Affichage des articles dont le libellé est [F.N. San-Antonio-v1]. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est [F.N. San-Antonio-v1]. Afficher tous les articles

08 mai 2023

Y'A BON SAN-ANTONIO (Frédéric Dard, 1961)


· Réédition originale, 1967, Fleuve Noir ·

(...) Madame porte un gaine garnie de dentelle noire, un porte-bas affolant, noir aussi, et un bustier d'où elle retire successivement : un kilo de farine blanche, deux poissons rouges, un dis de carreau, un tesson d'aquarium, un tronçon de baguette magique, un bouton de col, un berlingot Bio-dop, un étui à lunettes, le reste d'un sandwich aux rillettes, une balle de tennis, une de Lebel et une de coton. C'est pas un soutien-chose, c'est un hotte. Je m'attends à l'en voir retirer le gars Alfred en personne, mais elle stoppe l'évacuation, se sonde l'entre-seins, ramène encore un chandelier à trois branches et déclare forfait.
    
– San-A., proteste le Gros, je te prierais de ne pas regarder Mme Bérurier de cet œil c...-c...-pissant. Je veux bien que tu es mon supérieur, mais ça ne donne pas le droit de cuissage. (...)

06 février 2023

FLEUR DE NAVE VINAIGRETTE (Frédéric Dard, 1962)


· Édition originale, 1962, Fleuve Noir ·

(...) – Béru, il faut absolument que nous découvrions l'assassin. Il est inadmissible que nous volions des heures dans le même zinzin que lui sans rien faire pour le démasquer.
    Le Gros agite les grelots de son sombrero.
    – D'ac ; mais je vois pas le moyen !
    – Moi, je l'entrevois, dis-je.
    – Quel est-ce ?
    – Je vais essayer de le débusquer en lui filant les grelots.
    – De quelle manière ?
    – Tu vas voir à la prochaine escale.
    – C'est à dire ?
    – Calcutta.
    Le Gros n'insiste pas.
    – Calcutta, c'est bien au Danemark ? murmure-t-il d'un ton indécis.
    – Naturellement.
    – C'est ce qui me semblait. On a beau dire, mais l'instruction ça reste. On ne sait pas toujours, mais quand on sait, on sait.
(...)

08 janvier 2023

DU POULET AU MENU (frédéric Dard, 1958)


· Réédition, 1966, Fleuve Noir ·

(...) Quelle humanité en péril ! C'est tout en pleine décomposition, ça, madame ! Ah ! si vous pouviez mater ces tronches, ces corps, ces physionomies !
    Des grosses mochetées, gonflées et rondouillardes comme le bonhomme Michelin. (Du reste l'une d'elles a appelé sa petite fille Micheline.) Avec des bourrelets aux cuisses, au bide, au fignedé... Des nichons pareils à des sacs de farine, des bajoues. Le tout couvert de peinture, d'or, de soie, de prétention... Couvert d'imbécilité... Des sourires lippus ; des regards visqueux comme des beignets mal cuits ! Ah ! les belles dames rupinos ! Bien faisandées, varicées, cellulitées, engraissées, mais dignes ! Dignes avec du rouge aux lèvres et aux joues, du noir et du vert, et du bleu et du violet aux châsses ! Et jaunes aussi... C'est jaune et ça ne sait pas !... Jaune verdâtre, comme toutes les barbaques gâtées.
(...)

10 décembre 2022

TOUT LE PLAISIR EST POUR MOI (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) Un type ayant des principes, comme Archimède par exemple, demanderait à la veuve Coras si elle prend sa poire pour un quart de Brie et lui conseillerait d'aller cultiver le pois de senteur sur la tombe de son défunt. J'ai déjà vécu des moments pas ordinaires, vous le savez ; et si vous le savez pas il vous suffit de ligoter les tomes (de Savoie et autres) sortis de mes presses pour vous en convaincre (un con vaincu valant un vainqueur). Mais des moments comme icelui étaient jusqu'à présent inconnus au bataillon. (...)

24 octobre 2022

PRENEZ-EN DE LA GRAINE (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1963, Fleuve Noir ·

(...) – Où est-elle ? mens-je, car je sais pertinemment qu'à l'heure où je mets sous presse, la pauvre dame gît dans un tiroir frigorifique de la morgue.
    – En voyage... Elle est partie avec Tonton...
    – Tonton ?
    – C'est le surnom de son mari...
    Ça me rappelle la fameuse histoire d'Alphonse Allais. Celle du gars qui écrivait à son pote pour lui annoncer que sa femme s'était barrée avec son oncle en emportant un bouquin de Taine auquel il tenait beaucoup et un petit thon qu'il élevait au biberon dans un aquarium... Le copain disait en un condensé saisissant : « Ta femme est partie avec Tonton, ton Taine et ton thon ! » Pas mal, non ?
   
– Où est-elle allée ?
   
– En France, je crois...
   
– Que fait-elle dans la vie ?
    La grosse morue plisse ses paupières en forme de blagues à tabac démunies. Elle pige mal ma question, je suis obligé de la démultiplier.
    
– Comme moi, dit-elle...
   
– Ah, bon...
    Je ne m'attendais pas à ça. Mme Van Knossen avait l'air de n'importe quoi, et surtout d'une morte lorsque je l'ai vue, mais assurément pas d'une dame qui a fait ses classes à Saint-Claude, Jura !
(...)

12 octobre 2022

SAN-ANTONIO RENVOIE LA BALLE (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) Brusquement, je  sens le dimanche... Je le sens à la qualité de l'air, à cette espèce d'assoupissement bizarre, de navrance inconsciente qui flotte autour des gens.
    Le dimanche, c'est le jour où les hommes sentent leur mort. C'est pourquoi ils font la gu... Quelques-uns picolent pour ne pas y penser. Ils chantent « Boire un petit coup c'est agréable » avec des copains, comme ça, pour s'étourdir, pour reculer la fatalité qui les menace... Ou bien ils vont tuer du goujon, ou du perdreau...
    
– A quoi tu penses, dis, Louis XVI ? rigole le Gros...
   
– Justement : à ma mort, assuré-je.
   
– Faut toujours que tu débloques, s'épanouit Béru.
    Je lui vote un regard sincèrement admiratif.
   
– Tu n'y penses jamais, toi, à la mort ? je questionne.
    
– Moi ! T'es dingue, mon pauvre San-A ! Pourquoi que j'y penserais à la mort, puisque je vais mourir...C'est à ce qui ne peut pas arriver que je pense... A ce dont au sujet duquel à propos de quoi on n'est pas sûr ! La mort, ça, au moins, j'en suis sûr... Y a pas de problème.
   
– Tu trouves ?
   
– Certainly, Sir !
   
– Ça ne t'effraie pas ?
    Cette fois, il a l'air franchement inquiet. Pas pour lui : pour moi.
    
– T'as des vapeurs ? C'est peut-être la digestion. Qu'est-ce t'as morfillé à midi ?
(...)

18 septembre 2022

NE MANGEZ PAS LA CONSIGNE (Frédéric Dard, 1961)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – Dis-moi, Adèle, fais-je, profitant d'une suspension d'audience. Tu es à Paris pour longtemps ?
    – Oh ! une huitaine, pas plus, s'excuse-t-elle. Avec mes œuvres, vous pensez, je ne peux pas rester absente longtemps.
    M'man déclare sans défaillance que c'est fort dommage. Adèle répond qu'elle sait bien, qu'elle essaiera de rester dix jours en téléphonant chaque matin à m'sieur le curé, et San-Antonio, quant à lui, se demande s'il abat Adèle d'une balle dans la nuque ou s'il se la fait à la poudre à doryphore !
    Là-dessus, Adèle me demande si je vais à la première messe le matin. Je lui réponds par l'affirmative et elle est toute rosissante de plaisir.
    – Alors, j'irai avec toi, décrète-t-elle.
    Rassuré sur ce point, je gobe mon dessert et me lève pour retourner au charbon. Ça me fend le cœur de
laisser Félicie dans les serres d'Adèle, mais le boulot commande.
    Je file directo au labo. Poilancatre vient d'achever sa tâche. Il semble exténué.
    – Alors ? je demande.
    – Vous parlez d'un boulot. Tenez, vos photos...
    Il me présente trois clichés ruisselants sur une feuille de buvard. Je confronte ces épreuves avec celles qui sont épinglées aux fiches. Pas de doute : le Noir et le Jaune sont bien les disparus de Béjuis. En voici déjà deux d'identifiés. Allons ! ça ne carbure pas trop mal.
    – Ensuite ? je demande.
    Poilancatre lève les bras.
    – Pour ce qui est des empreintes, ne soyez pas trop pressé. Il y en a tellement qui se superposent, se brouillent, je crois que vous n'obtiendrez pas de résultats tangibles de ce côté. Vous pensez : une consigne de gare, tous les types qui...
    – D'ac. Que pouvez-vous m'apprendre encore ?
    – La nature des décollations. Celles-ci ont été effectuées par le même instrument, c'est-à-dire une lame extrêmement large et tranchante. Je verrais assez un cimeterre. Ces hommes ont été décapités alors qu'ils étaient vivants. On leur a en outre tranché la tête d'un seul coup, comme ferait un bourreau expérimenté.
(...)


17 août 2022

EN PEIGNANT LA GIRAFE (Frédéric Dard, 1963)


· Edition originale, 1963, Fleuve Noir ·

(...) Troisième service ! C'est fou le nombre de gens qu'on expédie soit à la morgue soit à l'hosto dans cette affaire. Gaffez-vous de ne pas y aller aussi. Votre soupière pourrait bien faire explosion à force de me lire. L'aspirine ne vous suffira pas toujours, les gars. L'organisme s'accoutume. Le jour viendra où vous tomberez en syncope après le mot fin d'un San-Antonio. Notez que ça me fera de la publicité mais comme je suis bonne âme, je verserai une larme, surtout si je m'assure la collaboration d'un oignon. (...)

27 février 2022

BÉRURIER AU SÉRAIL (Frédéric Dard, 1964)


· Edition originale, 1964, Fleuve Noir ·

(...) On sert le thé. Béru, timidement, demande si, à la place, il ne pourrait pas avoir un petit verre de Juliénas.
    Je lui vote un coup de latte dans les échasses.
    – Crétin, fais-je, t'es censé être arbi et le picrate est interdit par ta religion.
    – Qu'est-ce que c'est le Juliénas ? demande Obolan.
    – Un mélange de lait, d'huile d'olive et de miel, me hâté-je d'expliquer.
    L'émir donne des ordres pour que soit préparée cette mixture. La bouille du gros est indescriptible.
    Lorsque les serviteurs lui amènent son cocktail, il considère le breuvage avec épouvante.
    – Si je me retiendrais pas, tu le prendrais dans la devanture, m'assure Sa Grosseur.
    On fait des risettes à l'émir. Il nous bonnit que sa fameuse fiesta du Falzar, qui tombe cette année le jour même de la commémoration du Grand Kalbar, doit revêtir un éclat tout particulier. Non seulement les notables de tout l'émirat doivent s'y pointer, mais de plus, les autres émirs du Kelsaltan vont rehausser de leur présence ces fêtes dignes du siècle de Klérambar-le-Somptueux, celui-là même qui fit construire le prestigieux palais de Mars-El-Hémé.
(...)

17 février 2022

BERCEUSE POUR BÉRURIER (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) Maintenant le jour est presque là. Il descend des toits, le long des façades grises. Il y a dans la brume des promesses de soleil. Des zigs maussades s'en vont gagner le bœuf bihebdomadaire, le dos rond. Il y en a qui passent en triporteur, d'autres en scooter, d'autres en boitant.
    Quelques-uns sont à vélo. Ils pensent à la belle journée qui se prépare pour ceux
qui se les roulent. Ils ont vu samedi-soir-dernier des films pleins de courts de tennis, de bagnoles décapotables décapotées, de filles en short et de Méditerranée et ça les a fait suer, rétrospectivement, d'avoir pris la Bastille pour en arriver là.
    Ce soir, à la télé-pas-finie-de-payer, ils apprendront ce qui s'est passé dans le monde : des trucs imprévisibles et surprenants, mais ils savent qu'à part un accident du boulot ou de la circulation, cette journée sera pour eux pareille aux autres. Ils feront les mêmes gestes aux mêmes heures et aux mêmes endroits, en compagnie des même bagnards. Tout ce que le bon Dieu peut faire pour eux, c'est de leur braquer un peu de soleil pour que tout ça ait l'air moins dégueulasse. Et comme Il est bon, Il commence d'arroser de bon matin, le bon Dieu. Son bourguignon, il l'a fait fourbir pendant la noye. Il va en faire une tiède.
    Tout en m'abandonnant à ces réflexions particulièrement sociales, je planque ma viande sous un porche.
    Deux minutes passent devant moi sans me remarquer. Landowski sort de l'hôtel et fait comme les deux minutes en question. Illico, San-A se le paie.
    L'homme va d'un pas pressé, mais sans but défini. Il regarde autour de lui ; non comme un homme qui a peur, mais comme un homme qui cherche quelque chose ou quelqu'un.
(...)

20 janvier 2022

SAN-ANTONIO MET LE PAQUET (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – On va pouvoir passer à table ! prévient Mme Pinaud
    – Auparavant, décide le gros, faut planter ce sacré sapin ! Après la tortore on n'aura plus envie de bosser...
    Pinuche dit que ça ne presse pas, espérant vaguement que le sapin sera groggy ; mais quand Béru s'est mis une idée dans la lanterne, rien ne peut l'en déloger.
    On va emprunter une pioche et une bêche chez le bouseux d'à côté et on détermine l'endroit le plus approprié pour la plantation, c'est à dire dans un carré de vieux poireaux montés en graine.

    – Je t'ai pris un sapin, explique Béru, parce que ça reste vert toute l'année.
    Il pose sa veste noire sur un tas de terre, retrousse ses manches, crache épais dans ses battoirs et se met à piocher sec.
    Soucieux d'apporter ma contribution à l'effort commun, je dégage la terre au fur et à mesure. Le gars Béru a raté une merveilleuse vocation de terrassier. Faut le voir taper dans la glaise !
    Pour se donner du cœur au bide, il brame à tue-tête « J'ai soif de tes bras féminins ». Sa voix altière ébranle les confins. Les taureaux du Centre, disséminés dans les pâtures, et les vaches inséminées dans les étables lui répondent. Noble chorale à côté de laquelle celle de Mgr Maillet est peu de chose. Soudain le gros cesse de mugir.
   
– Tiens ! c'est calcaire dans ton coin, dit-il à Pinuche.
    L'autre gland est planté dans son blue-jean qui met en valeur ses genoux cagneux. Il évalue de ses yeux mités la hauteur du sapin une fois qu'il sera planté.
    
– A cause ? demande-t-il.
   
– Le sol est tout blanc. On dirait que je pioche dans de la farine, maintenant.
   
– Y a p'têtre eu une école du temps des Gaulois à c't'endroit-là, suggère Pinaud.
   
– Pourquoi une école ?
   
– Ben, à cause de la craie...
    
– Tu ne sais donc pas qu'à cette époque on se servait d'un ciseau à froid en guise de pointe Bic ?
    Tandis que nous nous livrons à ces hypothèses, Béru continue de piocher. Tout à coup il reste immobile, la pioche levée. N... de D... ! s'exclame le digne homme.
    Nous le regardons. Il fixe l'extrémité de sa pioche avec des lampions gros comme mes poings.
   
– M... ! fait Pinaud !
    Pour ma part, je m'abstiens de surenchérir dans l'épithète malsonnante, mais je me frotte le pare-brise car je doute de mes sens. Le gros vient de ramener un crâne humain à la pointe de son outil.
(...)

12 janvier 2022

DU SIROP POUR LES GUÊPES (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) A une table voisine de la nôtre, un couple se savoure les muqueuses en produisant des bruits de pansements arrachés. Le maître d'hôtel, qui ressemble davantage à Dario Moreno qu'à Sacha Distel, m'apporte la note. Est-ce la proximité de la ligne Nice-Ajaccio ? Toujours est-il qu'elle est corsée. Julia, tandis que je répands mon bel osier dans la sébile, prend cet air gentiment absent des nanas en pareil cas. Elle se file un petit nuage de poussière de céréales sur le minois et rectifie le dessin de ses lèvres. (...)

02 janvier 2022

ENTRE LA VIE ET LA MORGUE (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1963, Fleuve Noir ·

(...) Mouvement ascendant de la fermeture Eclair. Sa robe se referme comme une peau de banane (une peau de banane qui serait à fermeture Eclair, naturellement). Elle ramasse alors les morceaux de photo jonchant la carpette dont la trame est aussi grosse que celle d'une pièce de Labiche.
   
– Ça fait désordre, explique-t-elle. La semaine dernière, j'ai eu une réclamation du taulier rapport à un client qui avait laissé son pansement dans les draps.
    Elle y met brusquement une sourdine.
    
– Ah ben ça, alors ! murmure-t-elle.
    Elle tient un morceau de photo devant son nez d'enfant mutin.
    
– Quoi ? croassé-je.
    
– C'est marrant !
    Je zyeute le bout d'image ; il représente le menton, la bouche, un œil du mec.
   
– Comme ça je reconnais, fait la fille des savanes en savates.
    
– Tu reconnais qui ?
    
– Ce mecton. T'as pas une autre photo de lui ?
    Docile, je produis un exemplaire entier du gars. Elle compare.
    
– Mais oui, c'est lui. Seulement on s'est amusé à retoucher la photo, hein ? (...)

27 décembre 2021

EN LONG, EN LARGE ET EN TRAVERS (Frédéric Dard, 1958)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) – Je me souviens d'une enquête dans un château quand que j'étais à la criminelle. Des mecs qui donnaient une gardienne-partie... Drame passionnel ! Le fils de la taule avait balancé une bastos dans le chignon d'une petite bonne, because elle faisait des gâteries à son dabe ! Fallait du doigté : le dabe grand pote avec un ministre, tu vois le topo ?
    
– Et on t'a choisi ?
    
– Turellement ! J'étais dans mes petits souliers...
   
– Toi ! m'exclamé-je, incrédule, en louchant sur ses 47 Grand-Large !
   
– Alors là, San-Antonio, tu m'aurais vu, tu ne l'aurais pas cru : tout en finesse... De l'élégance, de la souplesse... Le bitos à la main pour causer aux dames... On parlait rien qu'au subjonctif ou, à la rigueur, au passé simple avec la valetaille ! Et des Mâme la baronne par là, et des liaisons à changement de vitesse. Tu mords le style ? « Je voudrais que vous alliassiez z'au fond du parc »... Là faut se surveiller ! Tu te rends compte que la langue française c'est vicelard et compagnie ! Je me rappelle, tiens, l'assassin... Quand y se fout à table. Tu sais ce qu'y me déballe, ce tocard ? j'« entretenais des amours ancillaires... » Textuel ! « Ancillaires », ça m'est resté. Ancillaire ! on se demande où y vont chercher ça... Je me souviens plus ce que ça veut dire, mais à l'époque, j'ai regardé dans le dictionnaire pour voir s'il se foutait pas de ma gueule ! (...)

19 décembre 2021

ON T'ENVERRA DU MONDE (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1963, Fleuve Noir ·

(...) Alfred, le délayeur de gomina, prend illico les crosses de son bon-poids.
    Protégé par les deux cent quarante livres de sa maîtresse, il laisse dégouliner sa bile. Il persifle, susurre, insinue, ironise. Il me dit que les flics ne sont bons qu'à jouer les gros bras ; qu'ils ne terrorisent que les honnêtes gens et que les truands se foutent de leur hure comme de l'an 40. Il prétend que nous ne sommes en réalité qu'une organisation de teigneux, de miteux, de ramollis... Le patron du bistrot se marre comme un congrès international de bossus.
    Cet endoffé de gros émet des « Tsst, tsst ! » éplorés sur une longueur d'onde trop facile à brouiller. Et votre ami San-Antonio commence à sérieusement se demander s'il va déguiser le marchand de frictions en terrine de coiffeur ou en ravioli.
    Je le chope par la cravate et, l'étouffant un peu pour freiner ses sarcasmes, je lui murmure d'un ton sans réplique :
    – Toi, le lavement, écrase ou ce qui restera de toi pourra être vaporisé !
    Il la boucle instantanément et devient d'un beau vert comme ses lotions à la fougère.
    – Maintenant, racontez ! dis-je à la grosse.
    Si elle pouvait me flanquer une fessée, elle n'hésiterait pas, la Berthe ! Son regard globuleux me fait songer à l'enseigne d'un opticien.
    – Pas la peine de jouer les croquemitaines, me dit-elle. M. Alfred a raison : vous autres (et de désigner son conjoint en même temps que moi-même) les poulets, vous êtes forts en parlotes, mais pour les actes... Vous savez ce qui m'est arrivé ?
    – Je vous le demande depuis dix minutes, chère madame.
    Elle passe un doigt monstrueux sur sa moustache, tire un peu sa jupe, se cale un nichon vagabond dans le monte-charge et commence tout en pourléchant ses lèvres grasses afin de s'huiler les syllabes :
    – Lundi après-midi, je suis allée faire des courses sur les Champs-Élysées, et notamment à la maison Corot...
    – Exact, aboie le gros, voulant accréditer les allégations de sa pétasse ; je suis t'été vérifier tantôt, la vendeuse du premier, une charmante blonde...
    – Tais-toi, crétin ! dit Berthe.
    Béru se pose illico des points de suture. La femme-canon poursuit :
    – Je quittais ce magasin de tissus et je passais le porche lorsqu'un monsieur très bien de sa personne, mais qui ne causait pas français, m'a demandé de le suivre jusqu'à sa voiture...
    – Comment avez-vous compris ce qu'il vous disait s'il ne parlait pas français ?
    Elle se remonte le nichemard droit aussi haut qu'elle peut, sur son avant-bras, puis le lâche et ça fait le bruit d'un sac de farine largué à six mille mètres d'altitude pour ravitailler des populations isolées.
    – Vous oubliez, commissaire, qu'il est un langage international : celui des gestes. (...)