17 février 2022

BERCEUSE POUR BÉRURIER (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) Maintenant le jour est presque là. Il descend des toits, le long des façades grises. Il y a dans la brume des promesses de soleil. Des zigs maussades s'en vont gagner le bœuf bihebdomadaire, le dos rond. Il y en a qui passent en triporteur, d'autres en scooter, d'autres en boitant.
    Quelques-uns sont à vélo. Ils pensent à la belle journée qui se prépare pour ceux
qui se les roulent. Ils ont vu samedi-soir-dernier des films pleins de courts de tennis, de bagnoles décapotables décapotées, de filles en short et de Méditerranée et ça les a fait suer, rétrospectivement, d'avoir pris la Bastille pour en arriver là.
    Ce soir, à la télé-pas-finie-de-payer, ils apprendront ce qui s'est passé dans le monde : des trucs imprévisibles et surprenants, mais ils savent qu'à part un accident du boulot ou de la circulation, cette journée sera pour eux pareille aux autres. Ils feront les mêmes gestes aux mêmes heures et aux mêmes endroits, en compagnie des même bagnards. Tout ce que le bon Dieu peut faire pour eux, c'est de leur braquer un peu de soleil pour que tout ça ait l'air moins dégueulasse. Et comme Il est bon, Il commence d'arroser de bon matin, le bon Dieu. Son bourguignon, il l'a fait fourbir pendant la noye. Il va en faire une tiède.
    Tout en m'abandonnant à ces réflexions particulièrement sociales, je planque ma viande sous un porche.
    Deux minutes passent devant moi sans me remarquer. Landowski sort de l'hôtel et fait comme les deux minutes en question. Illico, San-A se le paie.
    L'homme va d'un pas pressé, mais sans but défini. Il regarde autour de lui ; non comme un homme qui a peur, mais comme un homme qui cherche quelque chose ou quelqu'un.
(...)