24 janvier 2022

LE CIMETIÈRE DES CACHALOTS (Ian Cameron, 1961)


· Edition française, 1975, Robert Laffont ·

(...) Non ! criai-je. Ne faites pas de folie !
    Il ne prêta pas la moindre attention à mon appel. Ses yeux restaient fixés sur l'amulette. Il choisit bien son moment : quand, sur la crête d'une petite vague, le disque en os de baleine vint flotter près du rivage, il plongea dans l'eau, le ramassa, dans un geste souple et précis de la main, puis il vira en direction de la plage. Mais, si rapide fût-il, les épaulards l'étaient plus encore. Je me couvris les yeux. J'entendis une voix hurler de terreur : « Non ! Non ! Non ! », sans reconnaître que cette voix était la mienne. Je ne vis pas nettement ce qui arrivait. En effet, comme malade de peur, j'avançais en titubant vers le bord de l'eau, la mer, la plage, les orques et le capitaine Ross tournoyèrent devant mes yeux telles les images d'un kaléidoscope. Ce qui arriva, Sommerville me le raconta par la suite. Dans leur âpreté à se jeter sur Ross, deux des épaulards entrèrent en collision dans l'espace. Leurs mâchoires se refermèrent
– mais non pas sur Ross : l'une sur l'autre. (...)

20 janvier 2022

SAN-ANTONIO MET LE PAQUET (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – On va pouvoir passer à table ! prévient Mme Pinaud
    – Auparavant, décide le gros, faut planter ce sacré sapin ! Après la tortore on n'aura plus envie de bosser...
    Pinuche dit que ça ne presse pas, espérant vaguement que le sapin sera groggy ; mais quand Béru s'est mis une idée dans la lanterne, rien ne peut l'en déloger.
    On va emprunter une pioche et une bêche chez le bouseux d'à côté et on détermine l'endroit le plus approprié pour la plantation, c'est à dire dans un carré de vieux poireaux montés en graine.

    – Je t'ai pris un sapin, explique Béru, parce que ça reste vert toute l'année.
    Il pose sa veste noire sur un tas de terre, retrousse ses manches, crache épais dans ses battoirs et se met à piocher sec.
    Soucieux d'apporter ma contribution à l'effort commun, je dégage la terre au fur et à mesure. Le gars Béru a raté une merveilleuse vocation de terrassier. Faut le voir taper dans la glaise !
    Pour se donner du cœur au bide, il brame à tue-tête « J'ai soif de tes bras féminins ». Sa voix altière ébranle les confins. Les taureaux du Centre, disséminés dans les pâtures, et les vaches inséminées dans les étables lui répondent. Noble chorale à côté de laquelle celle de Mgr Maillet est peu de chose. Soudain le gros cesse de mugir.
   
– Tiens ! c'est calcaire dans ton coin, dit-il à Pinuche.
    L'autre gland est planté dans son blue-jean qui met en valeur ses genoux cagneux. Il évalue de ses yeux mités la hauteur du sapin une fois qu'il sera planté.
    
– A cause ? demande-t-il.
   
– Le sol est tout blanc. On dirait que je pioche dans de la farine, maintenant.
   
– Y a p'têtre eu une école du temps des Gaulois à c't'endroit-là, suggère Pinaud.
   
– Pourquoi une école ?
   
– Ben, à cause de la craie...
    
– Tu ne sais donc pas qu'à cette époque on se servait d'un ciseau à froid en guise de pointe Bic ?
    Tandis que nous nous livrons à ces hypothèses, Béru continue de piocher. Tout à coup il reste immobile, la pioche levée. N... de D... ! s'exclame le digne homme.
    Nous le regardons. Il fixe l'extrémité de sa pioche avec des lampions gros comme mes poings.
   
– M... ! fait Pinaud !
    Pour ma part, je m'abstiens de surenchérir dans l'épithète malsonnante, mais je me frotte le pare-brise car je doute de mes sens. Le gros vient de ramener un crâne humain à la pointe de son outil.
(...)

19 janvier 2022

OVNIS EN RUSSIE (Boris Chourinov, 1995)


· Édition originale, 1995, Guy Trédaniel Éditeur ·

(...) Le 4 janvier 1922, le journal Izvestia VTslK publia la résolution des anarchistes-biocosmistes où ils définissaient les buts de leur mouvement appelé interplanétarisme : voyager dans l'espace cosmique, devenir citoyen de l'espace, participer activement à la vie cosmique. (...)

14 janvier 2022

MAKER OF UNIVERSES (Philip Jose Farmer, 1965)


· Réédition, 1973, Sphere Books ·

(...) "Tu vas devoir apprendre un nouveau vocabulaire," dit-il. "Mort est juste l'un des nombreux nouveaux mots que tu seras capable de prononcer sans arrière-pensée ou sans trembler. Tu n'en seras pour autant qu'une femme plus accomplie. Refuser de l'exprimer n'empêche pas que cela advienne, tu sais. Les ossements de ton amie s'étalent ici, que tu puisses les évoquer ou pas." (...)
[Traduit de l'anglais]

12 janvier 2022

DU SIROP POUR LES GUÊPES (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) A une table voisine de la nôtre, un couple se savoure les muqueuses en produisant des bruits de pansements arrachés. Le maître d'hôtel, qui ressemble davantage à Dario Moreno qu'à Sacha Distel, m'apporte la note. Est-ce la proximité de la ligne Nice-Ajaccio ? Toujours est-il qu'elle est corsée. Julia, tandis que je répands mon bel osier dans la sébile, prend cet air gentiment absent des nanas en pareil cas. Elle se file un petit nuage de poussière de céréales sur le minois et rectifie le dessin de ses lèvres. (...)

02 janvier 2022

ENTRE LA VIE ET LA MORGUE (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1963, Fleuve Noir ·

(...) Mouvement ascendant de la fermeture Eclair. Sa robe se referme comme une peau de banane (une peau de banane qui serait à fermeture Eclair, naturellement). Elle ramasse alors les morceaux de photo jonchant la carpette dont la trame est aussi grosse que celle d'une pièce de Labiche.
   
– Ça fait désordre, explique-t-elle. La semaine dernière, j'ai eu une réclamation du taulier rapport à un client qui avait laissé son pansement dans les draps.
    Elle y met brusquement une sourdine.
    
– Ah ben ça, alors ! murmure-t-elle.
    Elle tient un morceau de photo devant son nez d'enfant mutin.
    
– Quoi ? croassé-je.
    
– C'est marrant !
    Je zyeute le bout d'image ; il représente le menton, la bouche, un œil du mec.
   
– Comme ça je reconnais, fait la fille des savanes en savates.
    
– Tu reconnais qui ?
    
– Ce mecton. T'as pas une autre photo de lui ?
    Docile, je produis un exemplaire entier du gars. Elle compare.
    
– Mais oui, c'est lui. Seulement on s'est amusé à retoucher la photo, hein ? (...)

THÉMIDORE (Godard d'Aucourt, 1745)


· Réédition, 1911, A. Méricant ·

(...) Quelle destinée pour la philosophie d'être fille du libertinage ! Rozette fit une comparaison de ses pareilles avec les Abbés, qui n'étoit pas sans ressemblance.
    – Les uns, disoit-elle, débutent dans le monde par un air de modestie et de pudeur ; les autres par une affection de cagoterie.
Nous regardons les hommes à la dérobée ; les Abbés dévorent les femmes sous leurs grands chapeaux. Les hommes viennent nous chercher ; les femmes se glissent vers nos Messieurs. Nous ruinons nos amans ; ils font fortune par le moyen de leurs maîtresses. Nous sommes dans l'opulence tant que nous sommes jeunes, les autre ne deviennent à leur aise qu'en vieillissant. Nous sommes sages et quelquefois saintes sur la fin de nos jours ; les Abbés, au contraire, sont plus libertins sur le déclin des leurs. La nécessité fait notre vocation ; l'intérêt fait presque toujours le leur : on se donne au monde que ce qu'il y a de mieux, et l'Eglise a ordinairement le rebut de la nature. Nous sommes dans l'Etat deux êtres indéfinissables, qui ne tiennent à rien et se trouvent partout, qui ne sont pas nécessaires, et dont on ne peut se passer.
    Elle nous détailla ensuite quelques aventures qu'elle avoit eues avec de très-graves Eclésiastiques et qui nous amuserent beaucoup. Je les passe sous silence, cher Marquis ; ayant un frere Chanoine et un autre Abbé Commendatataire, je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie révélé le secret de l'Eglise.
(...)