29 décembre 2022

LE PAIN DES JULES (Ange Bastiani, 1960)


· Édition originale, 1960, Gallimard ·
 

(...) Au même instant, deux détonations claquèrent sec. Nino, à bout de nerfs, venait d'ouvrir le feu.
    
– Con ! lâcha Sinibaldi.
    Dans la seconde, une rafale de balles fit voler en éclats les vitres de la véranda.
Les débris de verre se mirent à pleuvoir autour de Toussaint, qui, toujours courbé en deux, poussa une pointe de course en marche arrière.
    Une nouvelle fois, le soufflant de Petit-Nino cracha sa ration de plomb en direction des lauriers-roses.
    Ne s'occupant plus de lui, Toussaint avait regagné l'entrée du hall, d'un coup de pied, repoussait les battants de la grille en fer forgé et fonçait droit devant lui. Il se glissa entre les meubles couverts de housses, buttant sur l'un, s'agrippant à l'autre et finit par se retrouver au débouché du grand vestibule d'entrée.
(...)



D'AMOUR ET DE PEUR (Juan de Linda, 1954)


· Édition originale, 1954, La Tarente ·
 

(...) Le patron de la petite goélette cracha au sol : quelque chose de gluant, de noir, de malodorant : tabac à chiquer, alcool et piments. Il toisa le métis des pieds à la tête. Il était connaisseur d'hommes, le capitaine. On ne la lui faisait pas. Surtout pas un métis. Encore moins un métis comme Filippo. Il les connaissait tous, comme s'ils appartenaient à sa nombreuse progéniture grouillant un peu dans tous les ports où il avait passé. Ils n'étaient pas si nombreux cependant. (...)



10 décembre 2022

TOUT LE PLAISIR EST POUR MOI (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) Un type ayant des principes, comme Archimède par exemple, demanderait à la veuve Coras si elle prend sa poire pour un quart de Brie et lui conseillerait d'aller cultiver le pois de senteur sur la tombe de son défunt. J'ai déjà vécu des moments pas ordinaires, vous le savez ; et si vous le savez pas il vous suffit de ligoter les tomes (de Savoie et autres) sortis de mes presses pour vous en convaincre (un con vaincu valant un vainqueur). Mais des moments comme icelui étaient jusqu'à présent inconnus au bataillon. (...)

24 novembre 2022

FAUT ÊTRE LOGIQUE (Frédéric Dard, 1967)


· Edition originale, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – Dites, Larnacq, le houspillé-je, ne jouez pas les grands timides au moment de vous mettre à table, parce que nous risquerions de perdre patience !
    Bérurier intervient.
   
– Tu penses que le Maître n'a pas envie de nous faire languir, dit-il gentiment. Il se doute bien qu'autrement sinon je lui filerais des petites caresses en jus de muscles !
    Joignant le geste à la parole et désireux d'illustrer sa menace, le Gros cloque une mandale sur le museau frelaté de Larnacq qui en éternue ses lunettes.
   
– Je... Je vais parler, assure le tabellion.
   
Ben évidemment, déclare le Gros, tu penses que j'en doute pas, pépère, puisque si tu causais pas tu te ferais massacrer, faut être logique...
    Le notaire s'humecte les lèvres avec son triste bout de langue.
   
– Je... j'avais une bonne assurance, dit-il... dans différentes compagnies suisses et anglaises...
   
– Ça ne m'étonne pas de vous, affirmé-je, vous êtes un méticuleux dans votre genre, Maître.
   
– Alors j'ai fait une déclaration de vol très... très...
(...)

17 novembre 2022

LE COUP DU CHINOIS (Jacques-Henri Juillet, 1971)


· Édition originale, 1971, Continental Pocket ·

(...) La via Santa Lucia est à Gênes ce que la rue Bouterie est à Marseille, la rue Saint Denis à Paris, le petit Socco à Tanger, ou la « rue douze » à Hambourg. C'est une ruelle étroite, perdue dans ce quartier interlope du vieux port où chaque rue est coupée de couloirs, passages, « traboules », s'entrecoupant les unes aux autres dans un dédale inextricable qui en fait le paradis de la pègre et le refuge de tous les commerces illicites qu'on trouve dans tous les ports du monde.
    La rue, étroite et animée, rappelle les souks. Il y flotte toujours d'étranges odeurs où se mêlent la friture, les relents des bistrots à matelots et les fumets douceâtres qui s'échappent des soupiraux des « panèteries » où l'on cuit souvent toutes sortes de choses sauf du pain.
    Les commerces les plus hétéroclites y foisonnent et chaque pouce carré de trottoir a une valeur documentaire des plus édifiantes.
    On peut aussi bien y négocier toutes les marques de cigarettes du monde entier à des prix sans concurrence avec la Régie, l'achat d'une arme, d'un passeport ou les plaisirs tarifés d'une hétaïre aux charmes un peu fanés. Tout se passe dans la rue au vu et su de tout le monde.
    Et personne ne dit rien à personne.
    Peut-être parce que le mot liberté a encore un sens dans les escales de l'aventure.
(...)

10 novembre 2022

SEE YOU AT THE MORGUE (Lawrence G. Blochman, 1941)


· Réédition, 1951, Dell Books ·

(...) Les policiers de la dix-huitième circonscription déclarèrent que le cadavre du barbu Boris avait été découvert un peu avant sept heures ce matin, étendu dans la ruelle, et qu'il avait fallu attendre l'ouverture des boutiques et bureau avant de pouvoir interroger les gens du voisinage. Vers neuf heures, ils trouvèrent enfin des gens pour qui la description du mort était familière. Il s'agissait probablement de Boris Pilozor, responsable des commandes à l'entreprise de fourreur Henry Frye Co. (...)
[Traduit de l'anglais]

29 octobre 2022

VIEILLES MAISONS, VIEUX PAPIERS VI (G. Lenotre, 1929)


· Réédition, 1930, Librairie Académique Perrin ·

(...) Timoléon de Bennes était parti, en effet, résolu à gagner Coblentz pour s'enrôler dans l'armée que formaient sur le Rhin les Princes, frères de Louis XVI, afin de marcher sur Paris et réduire à merci la révolution. Mme de Bennes, informée du projet de son mari, avait décidé de ne point se séparer de lui ; vêtue d'un costume d'homme, elle l'accompagnait dans son long voyage.
    Par quels moyens arrivèrent-ils au but ? La voiture était bien coûteuse pour leur maigre bourse ; leur bagage, d'ailleurs, devait être léger et ne les embarrassait guère ; il est probable qu'ils allèrent à pied, évitant les grandes villes où leur allure suspecte eût pu leur attirer des désagréments, et qu'ils parvinrent à la frontière par Laigle, Amiens, Beauvais, La Fère ; là ils se trouvaient à une quinzaine de lieues des Pays-Bas autrichiens où, en leur qualité d'émigrés, ils rencontreraient de bienveillants concours. Il paraît certain qu'ils voyagèrent sans passeports, ou, du moins, munis de fausses pièces d'identité, car ils se donnaient pour deux frères, – les frères de Haussey, le chevalier et son cadet. Ils avaient à peu près le même âge, même tournure ; les formes viriles de Mme de Bennes justifiaient son travestissement masculin. Ils sortirent de France sans malencontre et poursuivirent par la Belgique leur route vers le Rhin.
(...)

25 octobre 2022

LA CONCIERGE N'EST PLUS DANS L'ESCALIER (Pierre Lamblin, 1951)


· Édition originale, 1951, Ed. des Deux Mondes
·

(...) L'inspecteur sort d'ici. Pas chic, Brenot ! Je vais être obligée moi-même de percer ce mystère. Dire avec certitude (car c'est une certitude) que nous avons à faire à un assassin intra-muros, c'est ne pas admettre que quelqu'un a pu s'introduire cette nuit-là dans la loge en venant de l'extérieur. (...)
[Traduit de l'anglais]

24 octobre 2022

PRENEZ-EN DE LA GRAINE (Frédéric Dard, 1959)


· Réédition, 1963, Fleuve Noir ·

(...) – Où est-elle ? mens-je, car je sais pertinemment qu'à l'heure où je mets sous presse, la pauvre dame gît dans un tiroir frigorifique de la morgue.
    – En voyage... Elle est partie avec Tonton...
    – Tonton ?
    – C'est le surnom de son mari...
    Ça me rappelle la fameuse histoire d'Alphonse Allais. Celle du gars qui écrivait à son pote pour lui annoncer que sa femme s'était barrée avec son oncle en emportant un bouquin de Taine auquel il tenait beaucoup et un petit thon qu'il élevait au biberon dans un aquarium... Le copain disait en un condensé saisissant : « Ta femme est partie avec Tonton, ton Taine et ton thon ! » Pas mal, non ?
   
– Où est-elle allée ?
   
– En France, je crois...
   
– Que fait-elle dans la vie ?
    La grosse morue plisse ses paupières en forme de blagues à tabac démunies. Elle pige mal ma question, je suis obligé de la démultiplier.
    
– Comme moi, dit-elle...
   
– Ah, bon...
    Je ne m'attendais pas à ça. Mme Van Knossen avait l'air de n'importe quoi, et surtout d'une morte lorsque je l'ai vue, mais assurément pas d'une dame qui a fait ses classes à Saint-Claude, Jura !
(...)

21 octobre 2022

LE PERROQUET POURPRE (Clyde B. Clason, 1937)


· Edition française, 1939, F. Rouff ·

(...) Le perroquet pourpre était installé sur le bureau de Mack. Je l'examinai avec attention, mais cette figurine n'avait pas la moindre valeur artistique.
    Si Morse, comme Westborough semblait le croire, l'avait payé dix mille dollars, il aurait dû être mis entre les mains d'un aliéniste.
(...)

19 octobre 2022

LE BERGER DE L'AVENT (Gunnar Gunnarsson, 1936)


· Edition française, 2019, Zulma ·

(...) Chaque homme vit sa vie de façon différente. Les uns parlent sans discontinuer. Les autres sont familiers du silence. Certains ont besoin d'être entourés d'autres hommes pour se sentir bien. D'autres ne sont eux-mêmes qu'en se retrouvant seuls, au moins de temps en temps. Benedikt n'était pas ennemi du genre humain. Mais il l'évitait pendant ses randonnées de l'Avent. Quand il était dans la montagne, il en faisait partie, d'une certaine façon. Et ce n'était sûrement pas l'endroit pour écouter des bavardages incessants ! Jadis, il était plus tolérant. Mais il vieillissait, c'était incontestable. Où donc étaient la paix et la sérénité profonde qu'il avait éprouvées le dimanche précédent ? Ce sentiment d'apaisement et d'attente. C'était seulement cinq jours plus tôt, aussi incroyable que ça puisse paraître. Si tout s'était passé comme prévu, il serait sur le point de rentrer chez lui. Et il était là, aussi usé que ses haillons, usé de corps et d'esprit. Les années passent et on les sent passer. (...)

15 octobre 2022

LE COLLÈGE INVISIBLE (Jacques Vallée, 1975)

· Edition originale, 1975, Albin Michel ·

(...) Résumons les deux premiers facteurs de dissimulation :
1. La pression sociale décourage le rapport d'une observation.
2. Les structures bureaucratiques se croient obligées de fournir à tout prix une « explication » si un rapport est publié.
    Je crois qu'à ces deux facteurs s'en rajoute un troisième.
3. Le phénomène contient un mécanisme pour s'expliquer lui-même !

    Le lecteur qui a peut-être patiemment suivi mon explication des deux premiers camouflages va sans doute buter sur le troisième. Qu'il prenne alors connaissance du cas suivant, sans oublier qu'il s'agit d'une observation analysée à fond par l'Université du Colorado, insoluble d'après le professeur Condon, et enfouie dans la confusion de son rapport. Le cas était si gros qu'il ne put le camoufler entièrement.

    La scène se passe le 3 décembre 1967. Un policier américain, Herbert Schirmer, roulait à 2 h 30 du matin dans la région d'Ashland, dans me Nebraska. Soudain il crut voir un camion devant lui sur la route. Il s'agissait d'un objet qui portait une rangée de lumières clignotantes. Le policier se mit en « phares ». Le soi-disant « camion » décolla ! Le témoin rentra au poste de police et inscrivit sur le registre :
    « Vu soucoupe volante à l'intersection des routes 6 et 63. Croyez-le ou ne le croyez-pas. »
    L'histoire pourrait s'arrêter là. Une grande majorité des cas d'OVNI s'arrêtent là. Le témoin va se coucher ! Or Schirmer alla effectivement se coucher mais il ne put trouver le sommeil. Il avait un mal de tête épouvantable. Il entendait un bourdonnement. Il avait une trace rouge sous l'oreille gauche.
    Le cas fut porté à l'attention de l'Université du Colorado. Schirmer fut placé sous hypnose. On découvrit qu'il avait une « absence » de vingt minutes, au cours de laquelle il ne pouvait pas décrire ses actes. On poursuivit l'hypnose et l'histoire se compliqua.
    L'objet qu'il avait cru être un camion décolla, mais Shirmer ne rentra pas au poste de police comme il l'avait affirmé. Il décida au contraire de suivre l'engin, prit un chemin de terre et roula dans la direction de la lumière intense. Arrivé à Wahoo, il tenta d'entrer en contact radio avec la police mais son émetteur ne fonctionna pas. C'est alors que son moteur de voiture cala. L'engin approcha. Il était métallique, ovale, entouré d'une lueur argentée... Il faisait un bruit de tourbillon, et il finit par atterrir juste devant la voiture. Le policier Schirmer voulait rentrer à la maison. « Quelque chose dans son esprit » l'en empêchait. Les occupants de l'engin apparurent venant vers la voiture. Schirmer voulait tirer son révolver mais ne put le faire. Ils lancèrent sur lui un éclair verdâtre, tirèrent un petit objet d'un étui, l'éclairèrent avec une lumière, et il perdit connaissance !
(...)

12 octobre 2022

SAN-ANTONIO RENVOIE LA BALLE (Frédéric Dard, 1960)


· Réédition, 1964, Fleuve Noir ·

(...) Brusquement, je  sens le dimanche... Je le sens à la qualité de l'air, à cette espèce d'assoupissement bizarre, de navrance inconsciente qui flotte autour des gens.
    Le dimanche, c'est le jour où les hommes sentent leur mort. C'est pourquoi ils font la gu... Quelques-uns picolent pour ne pas y penser. Ils chantent « Boire un petit coup c'est agréable » avec des copains, comme ça, pour s'étourdir, pour reculer la fatalité qui les menace... Ou bien ils vont tuer du goujon, ou du perdreau...
    
– A quoi tu penses, dis, Louis XVI ? rigole le Gros...
   
– Justement : à ma mort, assuré-je.
   
– Faut toujours que tu débloques, s'épanouit Béru.
    Je lui vote un regard sincèrement admiratif.
   
– Tu n'y penses jamais, toi, à la mort ? je questionne.
    
– Moi ! T'es dingue, mon pauvre San-A ! Pourquoi que j'y penserais à la mort, puisque je vais mourir...C'est à ce qui ne peut pas arriver que je pense... A ce dont au sujet duquel à propos de quoi on n'est pas sûr ! La mort, ça, au moins, j'en suis sûr... Y a pas de problème.
   
– Tu trouves ?
   
– Certainly, Sir !
   
– Ça ne t'effraie pas ?
    Cette fois, il a l'air franchement inquiet. Pas pour lui : pour moi.
    
– T'as des vapeurs ? C'est peut-être la digestion. Qu'est-ce t'as morfillé à midi ?
(...)

07 octobre 2022

SENS DESSUS DESSOUS (Raymond Devos, 1976)


· Réédition, 1989, Stock ·

(...) On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort. C'est difficile  de juger. Moi, j'ai longtemps donné raison à tout le monde. Jusqu'au jour où je me suis aperçu que la plupart des gens à qui je donnais raison avaient tort ! Donc, j'avais raison ! Par conséquent, j'avais tort ! Tort de donner raison à des gens qui avaient tort de croire qu'ils avaient raison. C'est-à-dire que moi qui n'avais pas tort, je n'avais aucune raison de ne pas donner tort à des gens qui prétendaient avoir raison, alors qu'ils avaient tort. J'ai raison, non ? (...)

04 octobre 2022

CES DIEUX VENUS D'AILLEURS (Christine Dequerlor, 1977)


· Edition originale, 1977, Albin Michel ·

(...) Nous venons de voir qu'il y a environ un millénaire, au Toro Muerto, les Indiens gravèrent des cosmonautes, aussi fidèlement que des photographies et semblables à ceux de notre époque. Je précise qu'ils ne le firent pas pour répondre à une tradition. La maîtrise du dessin, les costumes des Extra-Terrestres, le cadre dans lequel ils se situent, varient avec les civilisations. Les artistes ne se copiaient donc pas, mais reproduisaient exactement ce qu'ils observaient de façon vivante et réaliste. (...)

25 septembre 2022

LE NAUFRAGE DU TERSCHELLING (Frans Janssen van der Heiden,1675)


· Édition françaisee, 1999, Chandeigne ·

(...) A peine nous étions-nous reposés une heure ou deux que le navire se mit à verser. Les cris et gémissements des premiers qui s'en aperçurent réveillèrent la plupart des autres qui dormaient encore profondément ; et ainsi ils découvrirent l'eau qui montait si promptement que la confusion et la bousculade furent totales. Nous trouvâmes refuge derrière le grand mât et sur la dunette. Il manqua trois hommes à l'appel, qui certainement s'étaient noyés.
    Nous fûmes deux heures dans cet état, la plupart à demi-morts, quand soudain le navire se rétablit aussi droit sur le sable qu'un vaisseau peut l'être sur mer. Cela semblait être un miracle de Dieu, car s'il ne s'était pas redressé, nous n'aurions pas pu couper la mâture pour en faire un radeau, et aurions tous immanquablement péri. Rassemblés à la poupe, nous ouvrîmes quelques coffres et distribuâmes des habits et des chapeaux à nos gens. Puis l'eau-de-vie coula en abondance.
    L'effet en fut plaisant et bientôt bien des choses changèrent en peu de temps, car habillés et coiffés de neuf certains s'imaginaient de grands seigneurs, burent à la santé de leur commerce et ne parlaient que de millions, sans se soucier de savoir comment ils allaient quitter le navire. Au contraire, le chapeau sur l'oreille, ils allèrent s'abreuver encore davantage devant puis dans la cabine des pilotes ; peu s'en fallut qu'ils ne chantassent, mais nous les en empêchâmes. D'autres, également en proie aux excès de l'eau-de-vie,
cherchaient à oublier que la mer menaçait à tout instant de broyer le navire condamné, que la mort approchait et que l'unique ressource était de faire un radeau en coupant les vergues, et de partir en remettant notre sort à la divine providence. Envahis par l'angoisse, ils ne faisaient que gémir et maudire le Ciel car ils avaient perdu tout espoir. (...)

22 septembre 2022

SO NUDE, SO DEAD (Ed McBain, 1952)


· Réédition, 2015, Titan Books
·

(...) Il fouilla le bureau encore une fois, le placard, la salle de bain, même la douche. Il fouilla dans son sac à main, éparpilla ses sous-vêtements sur le sol, balança ses propres fringues de leur chaise, sa chemise, ses chaussettes, cherchant l'introuvable boîte de bonbons avec la poudre blanche à l'intérieur.
    "Eileen ! appela-t-il, incapable de se retenir plus longtemps, décidé à la réveiller, ayant maintenant autant besoin de se shooter qu'un homme dans le désert a désespérément besoin d'eau. Pas de blague, cette fois. Une question de vie ou de mort. Ni plus ni moins que la différence entre pouvoir respirer, ou mourir.
    "Eileen ! Réveille-toi, réveille-toi. Aide-moi."
    Il était parcouru de frissons, à présent, a peine capable de maîtriser son corps. Il traversa rapidement la chambre et se pencha sur le lit.
    "Eileen !" dit-il, sa voix un rauque murmure, son corps recouvert d'un film de sueur froide. "Eileen !"
    Il tendit le bras et toucha doucement son épaule, les doigts tremblants. "Eileen. Eileen, émerge."
   Il la secoua plus violemment, ses lèvres agitées frénétiquement, s'efforçant d'avaler une boule inexistante dans sa gorge. "Allons, poupée," supplia-t-il, "allez, maintenant, bouge-toi, allez."
    D'un geste soudain violent, il ouvrit les draps, exposant dans toute sa longueur son corps étendu contre la blancheur du lit. Il la secoua encore, et ses yeux descendirent vers la dépression de son nombril.
    Alors il remarqua les orifices.
   C'était de petits trous, juste à droite de son nombril. Ils étaient cernés de rouge, et il y avait un ruissellement rouge séché en travers de son ventre plat.
(...)
[Traduit de l'anglais]

19 septembre 2022

SAVONAROLE (Georges Mounin, 1960)


· Édition originale, 1960, Club Français du Livre ·

(...) Or toute la dernière partie de la vie du frère a le caractère d'une longue agonie autour de laquelle hurle de plus en plus frénétiquement l'ignoble danse du scalp d'une ville civilisée tout entière – ou peu s'en faut. Comme arrière-plan, l'acharnement carnassier de tous les religieux contre ce religieux – carnivorisme de basse-cour, où l'on sait que les poules achèvent à coups de bec la volaille blessée simplement parce qu'elle saigne déjà. Sur le chemin de Fiesole, un groupe de frères mineurs – les gens de saint François ! – lui crient des injures et des grossièretés. Les franciscains de Santa Croce, contre lui, se font indicateurs et provocateurs, et les dominicains (moins rigoureux) de Santa Maria Novella aussi. Depuis Ponzo, qui le tourne en ridicule avec sa marmite, jusqu'à fra Mariano qui s'abaisse, en cour de Rome, en présence du pape, à traiter le frère Jérôme dans un sermon, de juif, de larron, de ribaud scélérat, d'ivrogne inspiré par le trop bon vin de Trebbiano ; jusqu'à fra Francesco di Puglia qui donne suite à sa bravade de l'épreuve du feu parce qu'il est assuré – par la seigneurie d'Arrabiati et par les Compagnacci, – que de toute façon elle n'aura pas lieu ; jusqu'au sémillant commissaire apostolique Romolino, dont le premier mot quand il arrive à Florence, en réponse à la foule qui crie à mort, est celui-ci : « Nous ferons un beau feu ; j'ai déjà la sentence de condamnation sur moi », – tout le chemin de croix de Savonarole est jalonné d'un affreux cortège de prêtres-anthropophages.
    Savonarole, qui n'est pas un saint, devient dans ce cadre un martyr.
(...)

18 septembre 2022

L'ENVAHISSANT CADAVRE DE LA PLAINE MONCEAU (Léo Malet, 1959)


· Réédition, 1971, Le livre de poche ·

(...) « C'était très bien, dit-elle
    – Quoi donc ?
    – Le coup de poing. Ça m'a fait plaisir.
    – C'était la moindre des choses. »
    Elle se met à rire.
    « Vous vous livrez souvent à ce genre d'exercice ?
    – Non. J'en ai envie chaque fois que je me trouve en présence d'une gueule comme celle de ce Dupont, mais je me retiens. Il y en a trop. Je passerais mon temps à ça. Aujourd'hui, les circonstances étaient exceptionnelles.
    – Vous me paraissez avoir une drôle d'opinion du genre humain, vous !
    – Comme ça.
» (...)

NE MANGEZ PAS LA CONSIGNE (Frédéric Dard, 1961)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – Dis-moi, Adèle, fais-je, profitant d'une suspension d'audience. Tu es à Paris pour longtemps ?
    – Oh ! une huitaine, pas plus, s'excuse-t-elle. Avec mes œuvres, vous pensez, je ne peux pas rester absente longtemps.
    M'man déclare sans défaillance que c'est fort dommage. Adèle répond qu'elle sait bien, qu'elle essaiera de rester dix jours en téléphonant chaque matin à m'sieur le curé, et San-Antonio, quant à lui, se demande s'il abat Adèle d'une balle dans la nuque ou s'il se la fait à la poudre à doryphore !
    Là-dessus, Adèle me demande si je vais à la première messe le matin. Je lui réponds par l'affirmative et elle est toute rosissante de plaisir.
    – Alors, j'irai avec toi, décrète-t-elle.
    Rassuré sur ce point, je gobe mon dessert et me lève pour retourner au charbon. Ça me fend le cœur de
laisser Félicie dans les serres d'Adèle, mais le boulot commande.
    Je file directo au labo. Poilancatre vient d'achever sa tâche. Il semble exténué.
    – Alors ? je demande.
    – Vous parlez d'un boulot. Tenez, vos photos...
    Il me présente trois clichés ruisselants sur une feuille de buvard. Je confronte ces épreuves avec celles qui sont épinglées aux fiches. Pas de doute : le Noir et le Jaune sont bien les disparus de Béjuis. En voici déjà deux d'identifiés. Allons ! ça ne carbure pas trop mal.
    – Ensuite ? je demande.
    Poilancatre lève les bras.
    – Pour ce qui est des empreintes, ne soyez pas trop pressé. Il y en a tellement qui se superposent, se brouillent, je crois que vous n'obtiendrez pas de résultats tangibles de ce côté. Vous pensez : une consigne de gare, tous les types qui...
    – D'ac. Que pouvez-vous m'apprendre encore ?
    – La nature des décollations. Celles-ci ont été effectuées par le même instrument, c'est-à-dire une lame extrêmement large et tranchante. Je verrais assez un cimeterre. Ces hommes ont été décapités alors qu'ils étaient vivants. On leur a en outre tranché la tête d'un seul coup, comme ferait un bourreau expérimenté.
(...)


LES AVENTURES DE RONCHONOT (n° 2136 à 2141, 1938/39)


· Édition originale, 1938/39, A. Buniet ·

(...) – Ah ! voyez-vous, l'canon a des effets désastreux pour beaucoup d'personnes. Son bruit affecte les oreilles des uns, l'estomaque ou les intestins des autres.
    Aussi, je vais vous raconter une anecdote :
    Moi qui vous parle, j'ai connu un home qui, à la suite d'un coup d'canon, a eu les boyaux du ventre détériorés pour tout l'restant d'ses jours.
    Ça lui
causa d'sales ennuis et des histoires abracadabrantes, comme vous allez voir, car il devint à charge à son prochain, aux autres et à lui-même.
    Dieu, qui protège la France sur les pièces d'monnaie, s'dit un soir, en retirant ses sauchettes, qu'les Français étaient des êtres un peu ballots pour s'laisser gouverner d'puis dix-huit ans par un idiot comme Napoléon III, et qu'en conséquence de c'lui-ci ils avaient besoin d'une leçon soignée.
    Il jeta en 1870 un peu d'huile diplomatique su l'feu qui couvait entre la France et l'Allemagne, et aussitôt la guerre éclata.
    A l'époque dont s'agit, l'grand-du d'Gérolstein était cap'taine des uhlans.
    Il entra en campagne dès la déclaration d'la guerre et il espérait bien rapporter des boisseaux d'croix, des charretées d'honneurs, lorsqu'il lui arriva une aventure qui devait faire l'malheur de toute son existence.
    Au premier coup de canon qu'il entendit, commença à foirer comme une pomme cuite.
    Vous devinez combien il devait s'trouver bien à cheval avec un cataplasque d'cette nature au derrière.
    L'soir, quand l'grand-duc put enfin mettre pied à terre, il changea d'caneçon, d'culotte et, le lendemain, il se remit en tête d'son escadron.
    Mais, scrongnieugnieu, v'là qu'au moment où il s'y attendait l'moins, sa foire le reprit avec une intensité vraisemblablement r'marquable, et c'pendant on n'tirait pas l'canon.
    A partir de c'jour, il alla sous lui comme une passoire sans qu'il lui fût p'sib'e d'prévoir l'moment pissaulogis.
    Dans une situation aussi putride n'pouvait plus demeurer sur son cheval, il s'abîmait les fesses au point qu'elles n'avaient plus figure humaine, sans compter qu'il empuantissait tous ceux qui l'entouraient. D'Gérolstein s'vit donc obligé d'donner sa démission, s'retira dans son duché et vécu tristement dans l'château d'ses ancêtres où il appela toutes les célébrités médicinales à seul fin d'tarir la source de ses infirmités.
    Mais aucun docteur n'comprit quéque chose à son foutu cochon d'cas qui s'aggravait chaque jour, au point qu'on avait été obligé d'fabriquer pour c'pauv'e duc un costume et des chaises spéciales.
(...)