(...) A peine nous étions-nous reposés une heure ou deux que le navire se mit à verser. Les cris et gémissements des premiers qui s'en aperçurent réveillèrent la plupart des autres qui dormaient encore profondément ; et ainsi ils découvrirent l'eau qui montait si promptement que la confusion et la bousculade furent totales. Nous trouvâmes refuge derrière le grand mât et sur la dunette. Il manqua trois hommes à l'appel, qui certainement s'étaient noyés.
Nous fûmes deux heures dans cet état, la plupart à demi-morts, quand soudain le navire se rétablit aussi droit sur le sable qu'un vaisseau peut l'être sur mer. Cela semblait être un miracle de Dieu, car s'il ne s'était pas redressé, nous n'aurions pas pu couper la mâture pour en faire un radeau, et aurions tous immanquablement péri. Rassemblés à la poupe, nous ouvrîmes quelques coffres et distribuâmes des habits et des chapeaux à nos gens. Puis l'eau-de-vie coula en abondance.
L'effet en fut plaisant et bientôt bien des choses changèrent en peu de temps, car habillés et coiffés de neuf certains s'imaginaient de grands seigneurs, burent à la santé de leur commerce et ne parlaient que de millions, sans se soucier de savoir comment ils allaient quitter le navire. Au contraire, le chapeau sur l'oreille, ils allèrent s'abreuver encore davantage devant puis dans la cabine des pilotes ; peu s'en fallut qu'ils ne chantassent, mais nous les en empêchâmes. D'autres, également en proie aux excès de l'eau-de-vie, cherchaient à oublier que la mer menaçait à tout instant de broyer le navire condamné, que la mort approchait et que l'unique ressource était de faire un radeau en coupant les vergues, et de partir en remettant notre sort à la divine providence. Envahis par l'angoisse, ils ne faisaient que gémir et maudire le Ciel car ils avaient perdu tout espoir. (...)
25 septembre 2022
LE NAUFRAGE DU TERSCHELLING (Frans Janssen van der Heiden,1675)
22 septembre 2022
SO NUDE, SO DEAD (Ed McBain, 1952)
(...) Il fouilla le bureau encore une fois, le placard, la salle de bain, même la douche. Il fouilla dans son sac à main, éparpilla ses sous-vêtements sur le sol, balança ses propres fringues de leur chaise, sa chemise, ses chaussettes, cherchant l'introuvable boîte de bonbons avec la poudre blanche à l'intérieur.
"Eileen ! appela-t-il, incapable de se retenir plus longtemps, décidé à la réveiller, ayant maintenant autant besoin de se shooter qu'un homme dans le désert a désespérément besoin d'eau. Pas de blague, cette fois. Une question de vie ou de mort. Ni plus ni moins que la différence entre pouvoir respirer, ou mourir.
"Eileen ! Réveille-toi, réveille-toi. Aide-moi."
Il était parcouru de frissons, à présent, a peine capable de maîtriser son corps. Il traversa rapidement la chambre et se pencha sur le lit.
"Eileen !" dit-il, sa voix un rauque murmure, son corps recouvert d'un film de sueur froide. "Eileen !"
Il tendit le bras et toucha doucement son épaule, les doigts tremblants. "Eileen. Eileen, émerge."
Il la secoua plus violemment, ses lèvres agitées frénétiquement, s'efforçant d'avaler une boule inexistante dans sa gorge. "Allons, poupée," supplia-t-il, "allez, maintenant, bouge-toi, allez."
D'un geste soudain violent, il ouvrit les draps, exposant dans toute sa longueur son corps étendu contre la blancheur du lit. Il la secoua encore, et ses yeux descendirent vers la dépression de son nombril.
Alors il remarqua les orifices.
C'était de petits trous, juste à droite de son nombril. Ils étaient cernés de rouge, et il y avait un ruissellement rouge séché en travers de son ventre plat. (...)
[Traduit de l'anglais]
19 septembre 2022
SAVONAROLE (Georges Mounin, 1960)
(...) Or toute la dernière partie de la vie du frère a le caractère d'une longue agonie autour de laquelle hurle de plus en plus frénétiquement l'ignoble danse du scalp d'une ville civilisée tout entière – ou peu s'en faut. Comme arrière-plan, l'acharnement carnassier de tous les religieux contre ce religieux – carnivorisme de basse-cour, où l'on sait que les poules achèvent à coups de bec la volaille blessée simplement parce qu'elle saigne déjà. Sur le chemin de Fiesole, un groupe de frères mineurs – les gens de saint François ! – lui crient des injures et des grossièretés. Les franciscains de Santa Croce, contre lui, se font indicateurs et provocateurs, et les dominicains (moins rigoureux) de Santa Maria Novella aussi. Depuis Ponzo, qui le tourne en ridicule avec sa marmite, jusqu'à fra Mariano qui s'abaisse, en cour de Rome, en présence du pape, à traiter le frère Jérôme dans un sermon, de juif, de larron, de ribaud scélérat, d'ivrogne inspiré par le trop bon vin de Trebbiano ; jusqu'à fra Francesco di Puglia qui donne suite à sa bravade de l'épreuve du feu parce qu'il est assuré – par la seigneurie d'Arrabiati et par les Compagnacci, – que de toute façon elle n'aura pas lieu ; jusqu'au sémillant commissaire apostolique Romolino, dont le premier mot quand il arrive à Florence, en réponse à la foule qui crie à mort, est celui-ci : « Nous ferons un beau feu ; j'ai déjà la sentence de condamnation sur moi », – tout le chemin de croix de Savonarole est jalonné d'un affreux cortège de prêtres-anthropophages.
Savonarole, qui n'est pas un saint, devient dans ce cadre un martyr. (...)
18 septembre 2022
L'ENVAHISSANT CADAVRE DE LA PLAINE MONCEAU (Léo Malet, 1959)
(...) « C'était très bien, dit-elle
– Quoi donc ?
– Le coup de poing. Ça m'a fait plaisir.
– C'était la moindre des choses. »
Elle se met à rire.
« Vous vous livrez souvent à ce genre d'exercice ?
– Non. J'en ai envie chaque fois que je me trouve en présence d'une gueule comme celle de ce Dupont, mais je me retiens. Il y en a trop. Je passerais mon temps à ça. Aujourd'hui, les circonstances étaient exceptionnelles.
– Vous me paraissez avoir une drôle d'opinion du genre humain, vous !
– Comme ça. » (...)
NE MANGEZ PAS LA CONSIGNE (Frédéric Dard, 1961)
(...) – Dis-moi, Adèle, fais-je, profitant d'une suspension d'audience. Tu es à Paris pour longtemps ?
– Oh ! une huitaine, pas plus, s'excuse-t-elle. Avec mes œuvres, vous pensez, je ne peux pas rester absente longtemps.
M'man déclare sans défaillance que c'est fort dommage. Adèle répond qu'elle sait bien, qu'elle essaiera de rester dix jours en téléphonant chaque matin à m'sieur le curé, et San-Antonio, quant à lui, se demande s'il abat Adèle d'une balle dans la nuque ou s'il se la fait à la poudre à doryphore !
Là-dessus, Adèle me demande si je vais à la première messe le matin. Je lui réponds par l'affirmative et elle est toute rosissante de plaisir.
– Alors, j'irai avec toi, décrète-t-elle.
Rassuré sur ce point, je gobe mon dessert et me lève pour retourner au charbon. Ça me fend le cœur de laisser Félicie dans les serres d'Adèle, mais le boulot commande.
Je file directo au labo. Poilancatre vient d'achever sa tâche. Il semble exténué.
– Alors ? je demande.
– Vous parlez d'un boulot. Tenez, vos photos...
Il me présente trois clichés ruisselants sur une feuille de buvard. Je confronte ces épreuves avec celles qui sont épinglées aux fiches. Pas de doute : le Noir et le Jaune sont bien les disparus de Béjuis. En voici déjà deux d'identifiés. Allons ! ça ne carbure pas trop mal.
– Ensuite ? je demande.
Poilancatre lève les bras.
– Pour ce qui est des empreintes, ne soyez pas trop pressé. Il y en a tellement qui se superposent, se brouillent, je crois que vous n'obtiendrez pas de résultats tangibles de ce côté. Vous pensez : une consigne de gare, tous les types qui...
– D'ac. Que pouvez-vous m'apprendre encore ?
– La nature des décollations. Celles-ci ont été effectuées par le même instrument, c'est-à-dire une lame extrêmement large et tranchante. Je verrais assez un cimeterre. Ces hommes ont été décapités alors qu'ils étaient vivants. On leur a en outre tranché la tête d'un seul coup, comme ferait un bourreau expérimenté. (...)
LES AVENTURES DE RONCHONOT (n° 2136 à 2141, 1938/39)
(...) – Ah ! voyez-vous, l'canon a des effets désastreux pour beaucoup d'personnes. Son bruit affecte les oreilles des uns, l'estomaque ou les intestins des autres.
Aussi, je vais vous raconter une anecdote :
Moi qui vous parle, j'ai connu un home qui, à la suite d'un coup d'canon, a eu les boyaux du ventre détériorés pour tout l'restant d'ses jours.
Ça lui causa d'sales ennuis et des histoires abracadabrantes, comme vous allez voir, car il devint à charge à son prochain, aux autres et à lui-même.
Dieu, qui protège la France sur les pièces d'monnaie, s'dit un soir, en retirant ses sauchettes, qu'les Français étaient des êtres un peu ballots pour s'laisser gouverner d'puis dix-huit ans par un idiot comme Napoléon III, et qu'en conséquence de c'lui-ci ils avaient besoin d'une leçon soignée.
Il jeta en 1870 un peu d'huile diplomatique su l'feu qui couvait entre la France et l'Allemagne, et aussitôt la guerre éclata.
A l'époque dont s'agit, l'grand-du d'Gérolstein était cap'taine des uhlans.
Il entra en campagne dès la déclaration d'la guerre et il espérait bien rapporter des boisseaux d'croix, des charretées d'honneurs, lorsqu'il lui arriva une aventure qui devait faire l'malheur de toute son existence.
Au premier coup de canon qu'il entendit, commença à foirer comme une pomme cuite.
Vous devinez combien il devait s'trouver bien à cheval avec un cataplasque d'cette nature au derrière.
L'soir, quand l'grand-duc put enfin mettre pied à terre, il changea d'caneçon, d'culotte et, le lendemain, il se remit en tête d'son escadron.
Mais, scrongnieugnieu, v'là qu'au moment où il s'y attendait l'moins, sa foire le reprit avec une intensité vraisemblablement r'marquable, et c'pendant on n'tirait pas l'canon.
A partir de c'jour, il alla sous lui comme une passoire sans qu'il lui fût p'sib'e d'prévoir l'moment pissaulogis.
Dans une situation aussi putride n'pouvait plus demeurer sur son cheval, il s'abîmait les fesses au point qu'elles n'avaient plus figure humaine, sans compter qu'il empuantissait tous ceux qui l'entouraient. D'Gérolstein s'vit donc obligé d'donner sa démission, s'retira dans son duché et vécu tristement dans l'château d'ses ancêtres où il appela toutes les célébrités médicinales à seul fin d'tarir la source de ses infirmités.
Mais aucun docteur n'comprit quéque chose à son foutu cochon d'cas qui s'aggravait chaque jour, au point qu'on avait été obligé d'fabriquer pour c'pauv'e duc un costume et des chaises spéciales. (...)
13 septembre 2022
LA MALLE D'AMOUR (Harry Kover, 1930)
(...) Les deux gendarmes avaient posé leur main militaire sur l'épaule du baron :
– Au nom de la loi, je vous arrête. Vous allez passer la journée au clou !
Tandis qu'ils opéraient ainsi, ils tournèrent le dos au panier. Alors, deux hommes robustes surgirent de derrière les feuilles te empoignèrent la malle par les anses.
– A la gare du Nord, ordonna la voix sépulcrale de la victime.
Les gendarmes prêtèrent l'oreille :
– Ah ! Ah ! voilà une bonne piste.
Ils se frottèrent les paumes :
– On va prévenir le procureur que l'assassiné se fait conduire à la gare du Nord.
Et avec une juste sévérité, ils entraînèrent l'inculpé.
La baronne suivait en se lamentant. Josuette avait allumé une nouvelle cigarette. Elles suivirent leur mari et père, mais devant la massive porte du clou, elles durent s'arrêter.
M. de la Rumichel demeurait impassible, froid comme un particulier qui se sent la conscience légère et le ventre sans pli.
Le brigadier hésita dix secondes, puis se décida :
– On va vous fouiller, au moindre signe de résistance on vous passera à tabac, ensuite on vous donnera la médaille des bons serviteurs pour compenser.
Mais le baron n'offrit aucune résistance ; il ne portait d'ailleurs que son gilet par-dessus sa chemise de nuit, ses jambes étaient nues, ses pieds se chaussaient de pantoufles en peau de zébie.
Au premier contact, le brigadier sentit un objet contondant et du gousset du gilet il extirpa, un canif, un bout de ficelle, des brins de tabac.
Il eut une exclamation de triomphe :
– Le crime est évident.
Il montra le canif :
– Voilà l'arme du crime...
Il leva le bout de ficelle :
– Vous avez attaché votre victime avec ce qui manque à cette corde.
Il brandit la punaise :
– Vous aviez cinq punaises dans votre poche, les quatre autres ont servi à placer l'étiquette sur le panier.
Il prit un temps, sa moustache frémit. Ses yeux lançaient des éclairs.
– Avouez ou je vous casse la gueule !
– Je suis innocent ! rétorqua le baron avec dignité. Labille est un galapiat !
Le brigadier pâlit, il essaya un autre moyen :
– Allons, avouez mon cher ami, avouez, je vous paierai la goutte. (...)
LE GRAND MYTHE (Jimmy Guieu, 1971)
(...) Kotchaac désignait à présent les hommes aux vêtements bouffants, la taille serrée par une large ceinture et, en face d'eux, un groupe d'hommes et de femmes stylisés portant le pagne. En arrière-plan, l'on apercevait, esquissé, leur village mais les maisons de celui-ci étaient différentes et ressemblaient davantage à des huttes au toit plat. Une autre scène symbolisait une foule mêlant les primitifs aux hommes sortis de la tour ; plus loin encore, la même foule, mais, là, les vêtements bouffants avaient disparu et l'on reconnaissait ceux qui les avaient portés jusqu'ici à leur chevelure courte ; de même leur tête n'était plus enfermée dans un cercle.
Une autre série de gravures présentait les primitifs en train de construire la tour brillante qui, un peu plus loin, était achevée tandis que les hommes aux cheveux courts paraissaient contempler le résultat et la foule des « longs cheveux » prosternés devant la tour.
– Je ne pige pas, avoua Baker. La première gravure est celle de la tour et celle-ci montre la tour au terme de son achèvement, juste après sa phase de construction.
– Non, Will, la progression est correcte, à cela près que la première image n'était pas celle de la tour..., mais celle d'un cosmonef ! (...)
06 septembre 2022
PATATE (Marcel Achard, 1957)
(...)
ROLLO, indigné.
Comment ? Il s'appelle Noël.
Emerveillé.
Noël ! Et moi, avec exactement les mêmes quatre lettres... il a fallu que je m'appelle Léon !
EDITH, gaiement.
C'est gentil, Léon !
ROLLO
J'aime mieux Noël. Et toi aussi !
EDITH
Pas moi.
ROLLO
Et comme si cette supériorité ne lui suffisait pas, c'est lui qui m'a affublé de ce sobriquet. Et quel sobriquet !
EDITH
Je dois reconnaître...
ROLLO
Je l'entends.
EDITH, se méprenant, se rassied.
Enfin !
ROLLO
Non. Je l'entends déjà me demander – quand il m'aura suffisamment fait attendre – : « Alors, cette bonne vieille patate a encore besoin d'argent ? »
EDITH
Et tu diras oui !
ROLLO
Franchement, tu trouves que j'ai l'air d'une patate ?
EDITH, sincère.
Non.
ROLLO
Je n'ai absolument rien de la pomme de terre, voyons !
EDITH
Rien.
ROLLO
Même pas le nez. Sur mon passeport, ils ont marqué « nez ordinaire » et ils ne cherchent pas à être aimables, à la Préfecture.
(...)
04 septembre 2022
UNE LUEUR DANS L'OMBRE (Edgar Wallace, 1918)
(...) Le policier prit la petite lampe de chevet et, en s'éclairant avec elle, continua ses investigations. Il ne tarda pas à découvrir des traces de sang qui, formant une piste parfaite, semblaient conduire dans la cave du dessus. Il perdit cette trace au pied de l'escalier menant à la trappe. Le fil de la lampe ne lui permettait pas d'aller plus loin et il dut avoir recours à sa lampe de poche.
Une longue traînée s'étalant sur le parquet lui fit penser qu'une masse lourde avait été tirée dans la pièce. Cette traînée le conduisit dans la salle de bain voisine.
Celle-ci, contrairement à la première pièce, possédait une véritable porte et lorsque le policier essaya de la pousser, il sentit une résistance. Il projeta la lumière de sa lampe du dehors. Le cadavre d'un grand chien, raide, les yeux vitreux et la langue pendante, gisait là. Il portait autour du cou un collier auquel pendaient quelques mailles d'une chaîne brisée. Absorbé dans ses pensées, T. X. remonta dans la cave supérieure, puis passa dans la cuisine.
Belinda Mary avait-elle tué Kara ou le chien ? Car il était certain qu'elle avait tué l'un des deux. La pensée qu'elle les avait peut-être tués tous les deux le fit frissonner. (...)
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