28 mars 2022

LE PASSE-MURAILLE (Marcel Aymé, 1943)


· Réédition, 1966, Gallimard ·

(...) Antoine Lemurier, qui avait manqué mourir, sortit heureusement de maladie, reprit son service au bureau et, tant bien que mal, pansa ses plaies d'argent. Durant cette épreuve, les voisins s'étaient réjouis en pensant que le mari allait crever, le mobilier être vendu, la femme à la rue. Tous étaient d'ailleurs d'excellentes gens, des cœurs d'or, comme tout le monde, et n'en voulaient nullement au ménage Lemurier, mais en voyant se jouer auprès d'eux une sombre tragédie avec rebonds, péripéties, beuglements de proprio, huissier et fièvre montante, ils vivaient anxieusement dans l'attente d'un dénouement qui fut digne de la pièce. On en voulut à Lemurier de n'être pas mort. C'est lui qui avait tout foutu par terre. En représailles, on se mit à plaindre sa femme et à l'admirer. (...)

21 mars 2022

TU GARDERAS TES BAS POUR MOURIR (Gérald Rose, 1951)


· Édition originale, 1951, La Tarente ·
 

(...) Saïd eut un petit sourire qui mit à nu ses belles dents régulières, puis se pencha vers moi :
  – Dis, madame Dédé...
  – Je t'écoute...
  – Tu peux toujours pas me donner le nom de l'assassin de mon frère ?
  Je restai quelques secondes silencieuse. Puis saisie d'une inspiration soudaine, je répondis à Saïd:
  – Peut-être !
  – Ah ! haleta-t-il.
  – Mais d'abord je te veux, chéri ! Donnant, donnant !
  – Puisque je t'offre mille dollars !
  – J'ai pas besoin de ton fric ! C'est toi qu'il me faut !
  – Tu es drôle ! Qu'est-ce qui te plaît en moi ?
  – Tout !
  De nouveau Saïd devint cramoisi.
  – Tiens ! fit-il. Tu me dis le nom de l'homme et tu as deux mille dollars !
  – Ce n'est pas un homme !
  – C'est une femme ?
  – Oui !
  – Je la connais ?
  – Oui !
  – C'est celle qui a eu peur de moi, l'autre jour ?
  – Oui !
  – Tu me le jures, madame Dédé ?
  – Je te le jure, Saïd ! Va, je la hais autant que toi ! Elle a tué mon premier mari, après l'avoir torturé !
  – Et tu ne l'as pas vengé ?
  – Ensuite, c'est elle qui m'a fait enfermer dans cette maison où tu m'as trouvée !
  – Et tu l'as laissée en vie ?
  – J'ai jamais tué personne, mon pauvre petit ! Je crois que je saurais même pas !
  Saïd me regarda longuement.
  – Je te crois, madame Dédé ! fit-il. Je lis la vérité dans tes yeux ! Raconte-moi tout... Je te vengerai, en vengeant mon frère...
(...)


19 mars 2022

LE LOUP HABILLÉ EN GRAND-MÈRE (Frédéric Dard, 1962)


· Réédition, 1969, Fleuve Noir ·

(...) – Mais rien ne tient. C'est le mystère, San-Antonio. LE MYSTERE !
    – Si nous rendions une petite visite à Fouassa ? suggéré-je.
    – Quand ?
    – Tout de suite. C'est presque un voisin. Vaucresson est à huit kilomètres d'ici.
    – Pour quoi faire ?
   – Pour renifler. Quand dans une enquête on ne possède aucun élément positif, on essaie de fonctionner à l'atmosphère, méthode Maigret, Pinuche. Tu bois un verre de bière en regardant le dargeot de la patronne du bistrot et tu piges tout. Voilà trente ans que Simenon nous explique ça.
(...)

ETHAN FROME (Edith Wharton, 1911)


· Réédition, 1991, Dover Publications ·

(...) Il n'était jamais entré dans sa chambre à l’exception d'une fois, au début de l'été, quand il y était venu plâtrer une fuite dans les combles, mais il se souvenait de l'apparence de chaque détail avec exactitude : l'édredon rouge et blanc sur son lit étroit, le joli coussin à épingles sur la commode, et au-dessus l'agrandissement d'une photographie de sa mère, dans un cadre oxydé, avec en fond des herbes séchées entassées. A présent, ces choses ainsi que toute autre trace de sa présence s'étaient évaporées et la pièce paraissait aussi nue et inconfortable que le jour où Zeena l'y avait introduite à son arrivée. (...)
[Traduit de l'anglais]

14 mars 2022

LA MAISON NOIRE (Paul Tossel, 1946)


· Édition originale, 1946, Éditions Ferenczi ·

(...) L'Ange et la jeune femme laissèrent leur cabriolet à quelques centaines de mètres du lieu du rendez-vous, dans une ruelle déserte, puis se dirigèrent à pied vers le carrefour. Ils abordèrent l'inspecteur Hartling qui déambulait de long en large en les attendant.
    
– Heureux de vous retrouver, Hartling ! L'air de Londres vous réussit : votre teint est superbe et vous semblez en pleine forme...
   
– Trêve de plaisanteries : que voulez-vous ?
   
– Savoir où est située la Maison Noire.
   – Donnez-moi d'abord le plan et dites-moi où Whiss a emmené Norma.
  
– Donnant donnant, mon cher ! Voici d'abord le plan..., mais, avant de vous livrer mon second secret, répondez à ma question.
    – D'accord, grogna l'autre... La Maison Noire est un immeuble inhabité qui s'élève au centre d'un terrain vague et porte le numéro 34 dans Solway Road... Maintenant, où est Norma Silkerman ?
   
Une douceur infinie avait modifié l'expression du visage de l'Ange, ses yeux bleus fixaient avec une candeur sans égale le faciès massif de l'inspecteur. Ce dernier, gêné par ce regard, devenait de plus en plus nerveux. Diana Deel, qui connaissait les réactions de Warency [l'Ange], conjectura le pire. Elle n'avait vu cette physionomie à son compagnon que dans les moments les plus critiques de leur existence aventureuse.
    
– Parlez-donc ! ragea Hartling.
   
– Imbécile ! laissa froidement tomber Warency. Au numéro 34 de Solway Road s'élève une clinique vétérinaire dont le directeur compte parmi mes amis... Pas de chance, Hartling, dans le choix de votre adresse !
   
– Le policier avait pâli : sa ruse grossière était éventée au premier abord. (...)

10 mars 2022

LA PORTE DES MONDES (Robert Silverberg, 1967)


· Edition française, 1977, Robert Laffont ·

(...) Quéquex déclina pour moi les noms des villes : Chalco, Huextotla, Texcoco, Tepexpan. Je voyais une suite ininterrompue de constructions. Rien ne marquait le passage d'une ville à l'autre. Il nomma aussi les cités de la rive ouest du lac, qui n'étaient cependant que grisaille dans la brume : Xochimilco, Colhuancan, Coyoacan, Mixcoac, Chapultepec, Tlacopan, et Azcapotzalco, sa ville natale. Ce flot interminable de syllabes étranges avait sur moi une vertu hypnotique et ma tête bourdonnait de x, de z et de tl, de oa, de ua. Je déclarai soudain, rompant le sortilège : « J'ai un ami à Texcoco. Lorsque nous passerons par là, pourrons-nous lui rendre visite ? » (...)

06 mars 2022

SHOOTING STAR (Robert Bloch, 1958)

 
· Édition originale, 1958, Ace Books
·

(...) Cependant, supposons qu'il n'était pas certain qu'elle serait seule. Supposons qu'il ait pensé que je puisse être là avec elle, ou qui que ce soit d'autre. Alors, il est possible qu'il se soit approché furtivement pour regarder par la fenêtre. Disons, au moment précis où elle me téléphonait.
    "La fenêtre n'était pas fermée. Il peut l'avoir ouverte et avoir entendu – entendu suffisamment pour se décider à entrer à l'instant où elle a raccroché. Et alors..."
    "Ca semble logique," dit Daisy. "Pas vrai, chéri ?"
    "Je ne sais pas. J'essaie d'imaginer qui pourrait bien être impliqué."
    "J'ai décidé d'écouter mon intuition," murmurai-je. "Et mon intuition me dit qu'il s'agit forcément d'un ami de Polly Foster. Quelqu'un qui lui est proche."
    "Dans ce cas, ta tâche est claire," dit Bannock. "Commence par travailler ses amis."
    "Juste comme ça, hein ? me renfrognai-je. "Que dois-je faire, passer une petite annonce et organiser une réunion ?"
    "Pas la peine. Tu les verras tous demain après-midi à l'enterrement."
    "Peut-être," dis-je.
    Bannock éteignit son cigare. "Je t'en prie, Mark ! Tu sais combien c'est important pour moi. Je ne te le demanderais pas si ça ne l'était pas."
    "D'accord," répondis-je. "J'irai à l'enterrement. A moins que quelque chose n'advienne qui interfère."
    "Tel que quoi ?" demanda Daisy.
    "Tel qu'un autre meurtre." J’eus un sourire. "Dans ce cas, il est probable que je me rende plutôt à mes propres funérailles."
(...)
[Traduit de l'anglais]

03 mars 2022

AFFAIRES ÉTRANGES (G. LENOTRE, 1899/1914)


· Édition originale, 1950, Grasset ·

(...) Au moindre soupçon, pour une bête malade, pour une récolte perdue, on dénonçait... n'importe qui. Et quand les tribunaux en tenaient un, la répression était terrible. Les juges mettaient d'abord le prévenu à la torture. Au troisième ou quatrième coin, il avouait ; mais comment croire à la parole d'un chrétien qui s'est donné au diable ? Il fallait d'autres preuves, et on commençait à larder le patient de coups d'aiguille par tout le corps. Jusqu'à ce qu'on eût découvert la marque, la place insensible qui était en quelque sorte la signature de Satan. on la trouvait toujours. Alors seulement le sorcier, dûment convaincu, était condamné à être brûlé vif.
    Le malheur était que, soit pour se venger de ses dénonciateurs, soit pour aller au supplice en bonne compagnie, le misérable, questionné sur ceux de ses concitoyens qu'il avait reconnus au Sabbat, énumérait tous ses ennemis ou même ses simples connaissances qui, à leur tour, étaient appréhendés et soumis aux mêmes expériences... Rien que dans le duché de Lorraine, on brûla, en vingt ans, de 1585 à 1604, plus de quatre cents sorciers ; et la chose aurait duré longtemps, si, au commencement du XVIIe siècle, en la prévôté de la Marche, un prévenu, Thomas Gaudel, sommé de révéler les noms de ses compagnons de fredaines diaboliques, n'avait eu l’ingéniosité de dénoncer ses juges : il avait vu, au Sabbat, faisant table commune avec le démon, tous les magistrats présents à l'audience, depuis le procureur général jusqu'au greffier. Et comme il jurait sur son salut éternel qu'il disait la vérité, il fallut bien suspendre les débats : le cas parut si embarrassant qu'on dut le soumettre aux plus fameux savants du Bassigny. Je pense que Thomas Gaudel ne fut pas mis à mort, et son stratagème refroidit grandement le beau zèle des juges enquêteurs.
    C'est à peu près depuis ce temps-là qu'on ne brûle plus les sorciers ; et coïncidence singulière, c'est aussi vers la même époque qu'on s'abstint d'aller au Sabbat.
(...)