(...) Alfred, le délayeur de gomina, prend illico les crosses de son bon-poids.
Protégé par les deux cent quarante livres de sa maîtresse, il laisse dégouliner sa bile. Il persifle, susurre, insinue, ironise. Il me dit que les flics ne sont bons qu'à jouer les gros bras ; qu'ils ne terrorisent que les honnêtes gens et que les truands se foutent de leur hure comme de l'an 40. Il prétend que nous ne sommes en réalité qu'une organisation de teigneux, de miteux, de ramollis... Le patron du bistrot se marre comme un congrès international de bossus.
Cet endoffé de gros émet des « Tsst, tsst ! » éplorés sur une longueur d'onde trop facile à brouiller. Et votre ami San-Antonio commence à sérieusement se demander s'il va déguiser le marchand de frictions en terrine de coiffeur ou en ravioli.
Je le chope par la cravate et, l'étouffant un peu pour freiner ses sarcasmes, je lui murmure d'un ton sans réplique :
– Toi, le lavement, écrase ou ce qui restera de toi pourra être vaporisé !
Il la boucle instantanément et devient d'un beau vert comme ses lotions à la fougère.
– Maintenant, racontez ! dis-je à la grosse.
Si elle pouvait me flanquer une fessée, elle n'hésiterait pas, la Berthe ! Son regard globuleux me fait songer à l'enseigne d'un opticien.
– Pas la peine de jouer les croquemitaines, me dit-elle. M. Alfred a raison : vous autres (et de désigner son conjoint en même temps que moi-même) les poulets, vous êtes forts en parlotes, mais pour les actes... Vous savez ce qui m'est arrivé ?
– Je vous le demande depuis dix minutes, chère madame.
Elle passe un doigt monstrueux sur sa moustache, tire un peu sa jupe, se cale un nichon vagabond dans le monte-charge et commence tout en pourléchant ses lèvres grasses afin de s'huiler les syllabes :
– Lundi après-midi, je suis allée faire des courses sur les Champs-Élysées, et notamment à la maison Corot...
– Exact, aboie le gros, voulant accréditer les allégations de sa pétasse ; je suis t'été vérifier tantôt, la vendeuse du premier, une charmante blonde...
– Tais-toi, crétin ! dit Berthe.
Béru se pose illico des points de suture. La femme-canon poursuit :
– Je quittais ce magasin de tissus et je passais le porche lorsqu'un monsieur très bien de sa personne, mais qui ne causait pas français, m'a demandé de le suivre jusqu'à sa voiture...
– Comment avez-vous compris ce qu'il vous disait s'il ne parlait pas français ?
Elle se remonte le nichemard droit aussi haut qu'elle peut, sur son avant-bras, puis le lâche et ça fait le bruit d'un sac de farine largué à six mille mètres d'altitude pour ravitailler des populations isolées.
– Vous oubliez, commissaire, qu'il est un langage international : celui des gestes. (...)
