(...) Timoléon de Bennes était parti, en effet, résolu à gagner Coblentz pour s'enrôler dans l'armée que formaient sur le Rhin les Princes, frères de Louis XVI, afin de marcher sur Paris et réduire à merci la révolution. Mme de Bennes, informée du projet de son mari, avait décidé de ne point se séparer de lui ; vêtue d'un costume d'homme, elle l'accompagnait dans son long voyage.
Par quels moyens arrivèrent-ils au but ? La voiture était bien coûteuse pour leur maigre bourse ; leur bagage, d'ailleurs, devait être léger et ne les embarrassait guère ; il est probable qu'ils allèrent à pied, évitant les grandes villes où leur allure suspecte eût pu leur attirer des désagréments, et qu'ils parvinrent à la frontière par Laigle, Amiens, Beauvais, La Fère ; là ils se trouvaient à une quinzaine de lieues des Pays-Bas autrichiens où, en leur qualité d'émigrés, ils rencontreraient de bienveillants concours. Il paraît certain qu'ils voyagèrent sans passeports, ou, du moins, munis de fausses pièces d'identité, car ils se donnaient pour deux frères, – les frères de Haussey, le chevalier et son cadet. Ils avaient à peu près le même âge, même tournure ; les formes viriles de Mme de Bennes justifiaient son travestissement masculin. Ils sortirent de France sans malencontre et poursuivirent par la Belgique leur route vers le Rhin. (...)
29 octobre 2022
VIEILLES MAISONS, VIEUX PAPIERS VI (G. Lenotre, 1929)
03 mars 2022
AFFAIRES ÉTRANGES (G. LENOTRE, 1899/1914)
(...) Au moindre soupçon, pour une bête malade, pour une récolte perdue, on dénonçait... n'importe qui. Et quand les tribunaux en tenaient un, la répression était terrible. Les juges mettaient d'abord le prévenu à la torture. Au troisième ou quatrième coin, il avouait ; mais comment croire à la parole d'un chrétien qui s'est donné au diable ? Il fallait d'autres preuves, et on commençait à larder le patient de coups d'aiguille par tout le corps. Jusqu'à ce qu'on eût découvert la marque, la place insensible qui était en quelque sorte la signature de Satan. on la trouvait toujours. Alors seulement le sorcier, dûment convaincu, était condamné à être brûlé vif.
Le malheur était que, soit pour se venger de ses dénonciateurs, soit pour aller au supplice en bonne compagnie, le misérable, questionné sur ceux de ses concitoyens qu'il avait reconnus au Sabbat, énumérait tous ses ennemis ou même ses simples connaissances qui, à leur tour, étaient appréhendés et soumis aux mêmes expériences... Rien que dans le duché de Lorraine, on brûla, en vingt ans, de 1585 à 1604, plus de quatre cents sorciers ; et la chose aurait duré longtemps, si, au commencement du XVIIe siècle, en la prévôté de la Marche, un prévenu, Thomas Gaudel, sommé de révéler les noms de ses compagnons de fredaines diaboliques, n'avait eu l’ingéniosité de dénoncer ses juges : il avait vu, au Sabbat, faisant table commune avec le démon, tous les magistrats présents à l'audience, depuis le procureur général jusqu'au greffier. Et comme il jurait sur son salut éternel qu'il disait la vérité, il fallut bien suspendre les débats : le cas parut si embarrassant qu'on dut le soumettre aux plus fameux savants du Bassigny. Je pense que Thomas Gaudel ne fut pas mis à mort, et son stratagème refroidit grandement le beau zèle des juges enquêteurs.
C'est à peu près depuis ce temps-là qu'on ne brûle plus les sorciers ; et coïncidence singulière, c'est aussi vers la même époque qu'on s'abstint d'aller au Sabbat. (...)
03 février 2022
TROIS SIÈCLES D'HISTOIRE DE FRANCE - vol. II/III (G. LENOTRE, 1898/1942)
(...) Quant à la maison de Mlle Bou, elle devint, à l'époque de la Restauration, la propriété de M. Fiéron qui, en raison, sans nul doute, de l'hôte illustre que Valence avait jadis abrité, avait reçu au baptême le prénom de Napoléon. Jusqu'en 1871, une plaque de marbre, apposée sur la façade, signalait aux passants que Bonaparte, aux débuts de sa carrière, avait habité là. Beaucoup d'étrangers considéraient cette maison avec respect ; quelques-uns s'enhardissaient jusqu'à demander à la visiter. Vers 1830, deux Anglais s'y présentèrent, de bon matin et sollicitèrent la faveur d'entrer dans la chambre de Napoléon. Un chroniqueur local qui a rapporté l'anecdote assure que la domestique à laquelle ils s'adressèrent, et que n'obsédait pas, probablement, la légende napoléonienne, répondit avec le plus beau sang-froid :
– Il n'est pas encore levé.
Les deux Anglais la regardèrent avec stupeur.
– Pas levé, s'écrièrent-ils. Mais il est mort depuis longtemps.
La servante eut un sursaut : pourtant elle se remit vite, et répondit avec assurance.
– Mort ! Napoléon ! Ah ! Par exemple ! Il se porte mieux que vous.
Les insulaires se croyaient déjà en possession d'un formidable secret politique, quand M. Fiéron, le propriétaire, qui avait entendu le colloque, se présenta, mettant ses bretelles.
– Messieurs, dit-il, cette fille a raison ; vous avez Napoléon devant vous... Seulement, c'est Napoléon Fiéron. (...)
09 novembre 2021
TROIS SIÈCLES D'HISTOIRE DE FRANCE - vol. I/III (G. LENOTRE, 1898/1942)
(...) La première fois que Jean-Baptiste Greuze, passant rue Saint-Jacques, devant la boutique de livres que tenait Babuti, entrevit, parmi les rayons chargés de volumes, le figure de la jolie Gabrielle, fille du libraire, il revenait de Rome, où il avait passé deux ans, et reprenait contact avec Paris. Son ami Diderot lui avait parlé déjà de la petite Babuti, qu'il s'amusait à taquiner chaque fois que ses perpétuelles randonnées à travers la ville le ramenaient vers la rue Saint-Jacques. Alors plein de jeunesse et de belle humeur, Diderot entrait dans la librairie et, du ton le plus innocent, demandait à la charmante gardienne du magasin : « Mademoiselle, voulez-vous me donner le Portier des Chartreux ? – Oh ! monsieur, nous n'avons que des livres honnêtes. – Et la Tourière des carmélites ? – Mais nous ne vendons pas de pareilles vilenies ! – Ah ! faisait le philosophe, jouant la confusion, ce sont des vilenies ? Moi, je n'en savais rien. » Et, ravi des rougeurs dont s'empourpraient les joues de Gabrielle, Diderot s'excusait, faisait un grand salut et s'esquivait en riant. (...)
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