(...) Une douce torpeur avait envahi Raymond Dubray et Micheline Laurent peu après que le masque inhalateur leur eut été appliqué, tout au début de l'expérience. Pendant un temps qu'ils n'auraient pu évaluer, ils sombrèrent dans l'inconscience, incapables d'échanger la moindre pensée. Les vapeurs du Kélène, en les anesthésiant, avaient sur le moment totalement interrompu leurs communications télépathiques.
Puis, graduellement, ils éprouvèrent des sensations étranges mais indéfinissables dans les couches sous-jacentes de leur conscient. Un malaise inexplicable s'empara de leur esprit au fur et à mesure que se développait en eux la prise de conscience de leur état proche du sommeil normal. Car ils commençaient à peine à raisonner, au sortir du néant initial de l'anesthésie. Brusquement, et avec une rapidité qui les rendait insaisissables dans leur détail, des visions cauchemardesques les assaillirent. (...)
29 avril 2022
ONIRIA (Jimmy Guieu, 1962)
20 avril 2022
FRÈRE PANURGE FAIT DE L'ESPIONNAGE (Jacques-Henri Juillet, 1962)
(...) Un moine conduisant une voiture peut déjà paraître un spectacle quelque peu anachronique, mais quand ce moine s'appelle Frère Panurge, ça devient de l'exhibition, à mi-chemin entre la parade de cirque et la campagne électorale.
Sa tête dépassant de trois pouces le pare-brise de sa décapotable grand sport, modèle Cotin-Desgouttes – sans secousses – amélioré – 3 carburateurs, 80 chevaux (un peu fatigués), 30 litres au cent et presque autant d'huile, il avait l'air d'un matador fonçant sur un taureau invisible pour la dernière estocade.
La tête droite et le regard sévère. Le corps plaqué sur le volant qu'il tenait à pleines mains comme s'il allait lui faire une prise de judo. Son capuchon flottant au vent comme un pavois de torpilleur tandis que son scapulaire de bronze se trémoussait à chaque cahot comme un métronome déréglé... Et surtout sa robe qui virait du blanc originel à la feuille morte sous les outrages du temps... robe toujours boursouflée et déformée par on ne sait quels objets hétéroclites dont lui seul aurait pu donner la définition ou situer l'utilité et qui allaient de la bible de poche, « commentaires de César », aux pièces détachées pour voitures déficientes en passant par des chargeurs à balles de modèles disparates, des clous, une pompe à bicyclette et par-ci par-là des grenades de grosseurs et de pays différents... le tout noué d'une façon désinvolte par son éternel cordon guère plus petit qu'un câble de remorqueur...
Ainsi bardé, mi-bibliothèque, mi-arsenal, le nez au vent comme une proue de caboteur, l'air bourru mais l’œil rêveur, Frère Panurge conduisant son bolide attirait plutôt l'attention des badauds du village...
Comme Hans Fieseler s'étonnait qu'un pareil véhicule pût encore tenir la route, Frère Panurge avait eu cette formule un peu chinoisée sur les bords :
– Les vieux chameaux ont l'habitude du désert. (...)
17 avril 2022
REFUGE COSMIQUE (Jimmy Guieu, 1968)
(...) – A quand remonte la destruction de ce refuge [lunaire], Log-Larnya ? s'informa Hopkins.
– Selon votre chronologie temporelle, vers l'année mille neuf cent huit de votre calendrier. Il est d'ailleurs aisé de vérifier, fit-elle en s'approchant du pupitre de commande. Voyez, dans cette « fenêtre », ces chiffres bloqués depuis le drame. Possédant notre langue, vous pouvez par conséquent lire notre alphabet et nos signes numériques.
Le chef de mission lut sur le tambour rotatif l'inscription désignée par la jeune femme et hocha la tête :
– Oui, cela correspond au trente juin mille neuf cent huit de notre ère.
Samuel Parker réfléchit, perplexe :
– C'est bizarre, Steve. Cette date me dit quelque chose. Je n'arrive pas à...
– Sapristi ! s'exclama Hopkins. Mais oui, c'est ce jour-là qu'en Russie, à Podkamennaïa, dans la Toungouska, s'abattit ce que la plupart des astronomes ont appelé une « météorite géante » ! Cette zone de la Sibérie fut ravagée par un véritable cataclysme, bien que la prétendue météorite n'y eut creusé aucun cratère gigantesque, comme cela aurait dû être le cas pour un bolide aussi colossal !
– En effet, confirma Reagan. Et depuis une trentaine d'années, des esprits ouverts et intelligents – on en rencontre même chez les astronomes, surtout en Russie ! – ont soutenu avec des arguments et même des preuves irréfutables, qu'il ne pouvait s'agir d'une météorite. L'hypothèse la seule capable de rendre compte des étranges traces laissées par ce cataclysme est celle de la désintégration en altitude d'un astronef géant.
Log-Larnya suivait ce dialogue avec une vive surprise :
– Nous ignorons évidemment ce curieux épisode de votre Histoire. Il se peut, effectivement, que l'un de nos astronefs en déroute ait cherché refuge sur une planète présentant des conditions de vie compatibles avec notre métabolisme. A-t-il été détruit par un appareil ennemi alors qu'il cherchait à se poser dans une zone inhabitée ? Cela est fort possible. Ces malheureux, hélas ! n'auront pu atteindre votre monde..., sinon sous forme de débris ! (...)
13 avril 2022
DES HOMMES ET DES... CORBEAUX (Boria Sax, 2003)
(...) Le Petit Trianon, à Versailles, fut le théâtre d'une histoire mettant en scène un corbeau. Alors que Marie-Antoinette prenait son petit déjeuner, un jour d'octobre 1785, un corbeau se posa, la regarda et se mit à agiter doucement ses ailes. La reine donna à l'oiseau le reste d'un biscuit, et c'est ainsi que naquit leur amitié. La reine nourrissait l'oiseau chaque matin, et celui-ci la suivait d'arbre en arbre alors qu'elle se promenait dans son domaine. Quand Marie-Antoinette fut décapitée, en 1793, il disparut pour plusieurs années. Mais en 1810, Marie-Louise d'Autriche, épouse de Napoléon Ier, prenait son petit déjeuner au même endroit lorsqu'elle remarqua le corbeau. Il survolait le pavillon et appelait, espérant visiblement partager sa nourriture. Quand Marie-Louise raconta l'anecdote à Napoléon, celui-ci y vit un mauvais présage et quitta immédiatement Versailles... Les serviteurs considéraient quant à eux l'animal avec bienveillance. Ils le nourrirent jusqu'à la fin de sa vie, et l'on prétend que des visiteurs venaient de loin voir le corbeau de Marie-Antoinette.
Ce qui rend cette histoire improbable n'est pas tellement le comportement de l'oiseau, mais plutôt celui des humains : à moins d'être soi-même un corbeau, reconnaître un individu en particulier est chose impossible, surtout à distance. Comment pouvait-on savoir qu'il s'agissait du même corbeau ? Il est probable que l'on ait eu affaire à des oiseaux différents. En tout cas, l'anecdote illustre la force des superstitions en temps de crise : le cri d'un corbeau, pris comme un signe du destin, pouvait encore effrayer un homme aussi pragmatique que Napoléon... (...)
08 avril 2022
LE GANGSTER (Edgar Wallace, 1931)
(...) Il [Tony Perelli, le gangster] se leva, vit la lettre sur la table, la lut en hâte et se retourna, brusquement horrifié.
« Minn Lu, Minn Lu ! chevrota-t-il, vous êtes folle, voyons !... » Il entendit dehors la voix de Kelly [le policier] et l'appela.
Celui-ci entra, et vit tout d'un coup d’œil : le salon, la petite Minn étendue, morte, sereine, calme... le gangster bouleversé.
« Mon Dieu ! » s'écria-t-il.
Il vit dans la main de Tony le couteau que celui-ci avait ramassé par terre.
« Laissez tomber ça ! » Le couteau tomba.
« Ne bougez pas !... » Perelli était sous la menace d'un révolver.
« Ce n'est pas moi qui ai fait ça ! balbutia-t-il. C'est un suicide... La lettre est là... Voyez ! C'est elle qui l'a écrite !... »
Kelly ramassa la lettre et la lut lentement.
« Au revoir, Tony. Ceci vaut mieux que « Cicero » [maison close où Tony voulait l'envoyer]. Dieu vous bénisse ! »
Minn Lu avait signé.
Kelly regarda Minn, puis Perelli. Ensuite, il prit une allumette, l'alluma... et brûla la lettre.
« Vous avez tué vingt hommes et jamais vous n'avez rien eu, dit-il, la voix tremblante de haine contenue... Mais cette fois vous allez payer pour quelque chose que vous n'avez pas fait. C'est ça qui est drôle ! » (...)
06 avril 2022
TESLA, MAN OUT OF TIME (Margaret Cheney, 1981)
(...) il [Tesla] évoque cet hiver d'isolation dans la maison où il naquit, et son compagnon très spécial, "Mačak le magnifique, meilleur chat du monde."
C'est en connexion avec Mačak que son premier intérêt pour l'électricité se manifesta, un soir de neige quand il était âgé de trois ans. "Les gens qui marchaient dans la neige laissaient derrière eux des traces lumineuses," écrit-il, "et une boule de neige projetée contre un obstacle produisait un éclat de lumière semblable à un pain de sucre frappé par un couteau..." Déjà, à ce très jeune âge, sa vue s'avérait hyper-réceptive à la lumière. Des traces de pas dans la neige n'étaient pas pour lui des teintes estompées de bleu, violet ou noir comme elles apparaissent aux autres personnes.
"Quelque chose m'a incité à caresser le dos de Mačak. Ce que je vis alors m'apparut comme un miracle et me laissa sans voix... L'échine de Mačak était une couche de lumière, et ma main produisait une gerbe d'étincelles aux crépitements si bruyants qu'ils emplissaient tout l'espace."
Son père lui dit que c'était l'effet de l'électricité. Sa mère lui demanda de cesser de jouer avec le chat, de crainte de provoquer un incendie. Mais l'enfant était plongé dans des pensées abstraites.
"La nature serait-elle un chat gigantesque ? Si c'est le cas, qui donc caresse son dos ? Ça ne peut être que Dieu, concluai-je." (...)
[Traduit de l'anglais]
04 avril 2022
SANS VOILE (Jean d'Albans, 1931)
(...) Que s'est-il passé ? L'ancre du radeau a-t-elle chassé ?
Le moment n'est pas d'en chercher les causes mais d'essayer de regagner cette terre dont un courant marin nous éloigne de plus en plus : « Ah ! m'écriai-je ! Si seulement nous avions une voile, la brise souffle vers la terre ! » Une voile ? Où en dénicher une ! Il n'y a même pas une bêche dans la resserre. Doudou l'explore sans en trouver. Mais elle reparaît par l'écoutille avec la boîte où Baptistin tient son fil et ses aiguilles.
– Voilà, dit-elle, de quoi coudre une voile.
– Coudre ! C'est bientôt dit. Mais coudre quoi ?
– Nos maillots de bain, donc ! cria Doudou !
Tonnerre ! Comment n'y avais-je pas pensé !
Je donne aussitôt l'exemple en enlevant mon caleçon et en criant à mes compagnes d'en faire autant. Pressées par le danger, elles m'imitent toutes, sauf une, la pudique miss Boolott qui gémit :
« Mais alors nous allons nous montrer sans voiles ! »
« Au contraire ! m'écriai-je avec impatience. Nous allons en avoir une » et j'invite les autres à dépouiller de force la récalcitrante de son ample maillot. Elles en viennent à bout malgré sa résistance. Vite ! Vite ! Toutes celles qui savent tenir une aiguille se pressent de découper et de coudre ensemble ces étoffes disparates de façon à obtenir suivant mes indications une voile triangulaire.
« Fort bien, fait remarquer Doudou dont le corps se manifeste comme celui d'un éphèbe à la peau délicate, mais où trouver le mât. Avez-vous la prétention de le fournir comme ça, tout de go ? » (...)
02 avril 2022
LEUR ÂME AU DIABLE (Dominique Arly, 1967)
(...) Sans répondre, le Marchand de Diables se leva, prit la baladeuse, et, sa lumière élevée à bout de bras, il gagna le fond de l'atelier, suivi des ombres vacillantes.
L'Homme Noir l'accompagna.
La rangée de diables sur l'étagère parut s'ébranler ; toutes les têtes, toutes les cornes, parurent menacer l'intrus et, là-haut, les diables anciens brandirent leurs fourches, dont certaines n'avaient plus qu'une dent.
Le docteur Ruval s'accroupit.
Le père Gellaz avait ouvert les deux portes de l'armoire. Il avait dit : « C'est là... » et il tenait toujours la lampe mais il s'écartait.
– Le dernier rayon, souffla-t-il. Enlevez les châles qui les recouvrent.
L'Homme Noir retira les châles brodés et les posa sur l'étagère supérieure. Des dos de livres reliés apparurent.
Le docteur leva une main, comme s'il prêtait serment. Et il parla lentement, accentuant les sonorités métalliques de sa voix :
– Conjuro te cito mihi obedire. (...)
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