(...) A peine nous étions-nous reposés une heure ou deux que le navire se mit à verser. Les cris et gémissements des premiers qui s'en aperçurent réveillèrent la plupart des autres qui dormaient encore profondément ; et ainsi ils découvrirent l'eau qui montait si promptement que la confusion et la bousculade furent totales. Nous trouvâmes refuge derrière le grand mât et sur la dunette. Il manqua trois hommes à l'appel, qui certainement s'étaient noyés.
Nous fûmes deux heures dans cet état, la plupart à demi-morts, quand soudain le navire se rétablit aussi droit sur le sable qu'un vaisseau peut l'être sur mer. Cela semblait être un miracle de Dieu, car s'il ne s'était pas redressé, nous n'aurions pas pu couper la mâture pour en faire un radeau, et aurions tous immanquablement péri. Rassemblés à la poupe, nous ouvrîmes quelques coffres et distribuâmes des habits et des chapeaux à nos gens. Puis l'eau-de-vie coula en abondance.
L'effet en fut plaisant et bientôt bien des choses changèrent en peu de temps, car habillés et coiffés de neuf certains s'imaginaient de grands seigneurs, burent à la santé de leur commerce et ne parlaient que de millions, sans se soucier de savoir comment ils allaient quitter le navire. Au contraire, le chapeau sur l'oreille, ils allèrent s'abreuver encore davantage devant puis dans la cabine des pilotes ; peu s'en fallut qu'ils ne chantassent, mais nous les en empêchâmes. D'autres, également en proie aux excès de l'eau-de-vie, cherchaient à oublier que la mer menaçait à tout instant de broyer le navire condamné, que la mort approchait et que l'unique ressource était de faire un radeau en coupant les vergues, et de partir en remettant notre sort à la divine providence. Envahis par l'angoisse, ils ne faisaient que gémir et maudire le Ciel car ils avaient perdu tout espoir. (...)
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