20 avril 2022

FRÈRE PANURGE FAIT DE L'ESPIONNAGE (Jacques-Henri Juillet, 1962)


· Édition originale, 1962, Atlantic & Grand Damier ·

(...) Un moine conduisant une voiture peut déjà paraître un spectacle quelque peu anachronique, mais quand ce moine s'appelle Frère Panurge, ça devient de l'exhibition, à mi-chemin entre la parade de cirque et la campagne électorale.
    Sa tête dépassant de trois pouces le pare-brise de sa décapotable grand sport, modèle Cotin-Desgouttes – sans secousses – amélioré – 3 carburateurs, 80 chevaux (un peu fatigués), 30 litres au cent et presque autant d'huile, il avait l'air d'un matador fonçant sur un taureau invisible pour la dernière estocade.
    La tête droite et le regard sévère. Le corps plaqué sur le volant qu'il tenait à pleines mains comme s'il allait lui faire une prise de judo. Son capuchon flottant au vent comme un pavois de torpilleur tandis que son scapulaire de bronze se trémoussait à chaque cahot comme un métronome déréglé... Et surtout sa robe qui virait du blanc originel à la feuille morte sous les outrages du temps... robe toujours boursouflée et déformée par on ne sait quels objets hétéroclites dont lui seul aurait pu donner la définition ou situer l'utilité et qui allaient de la bible de poche, « commentaires de César », aux pièces détachées pour voitures déficientes en passant par des chargeurs à balles de modèles disparates, des clous, une pompe à bicyclette et par-ci par-là des grenades de grosseurs et de pays différents... le tout noué d'une façon désinvolte par son éternel cordon guère plus petit qu'un câble de remorqueur...
    Ainsi bardé, mi-bibliothèque, mi-arsenal, le nez au vent comme une proue de caboteur, l'air bourru mais l’œil rêveur, Frère Panurge conduisant son bolide attirait plutôt l'attention des badauds du village...
    Comme Hans Fieseler s'étonnait qu'un pareil véhicule pût encore tenir la route, Frère Panurge avait eu cette formule un peu chinoisée sur les bords :
   
– Les vieux chameaux ont l'habitude du désert. (...)