18 septembre 2022

NE MANGEZ PAS LA CONSIGNE (Frédéric Dard, 1961)


· Réédition, 1967, Fleuve Noir ·

(...) – Dis-moi, Adèle, fais-je, profitant d'une suspension d'audience. Tu es à Paris pour longtemps ?
    – Oh ! une huitaine, pas plus, s'excuse-t-elle. Avec mes œuvres, vous pensez, je ne peux pas rester absente longtemps.
    M'man déclare sans défaillance que c'est fort dommage. Adèle répond qu'elle sait bien, qu'elle essaiera de rester dix jours en téléphonant chaque matin à m'sieur le curé, et San-Antonio, quant à lui, se demande s'il abat Adèle d'une balle dans la nuque ou s'il se la fait à la poudre à doryphore !
    Là-dessus, Adèle me demande si je vais à la première messe le matin. Je lui réponds par l'affirmative et elle est toute rosissante de plaisir.
    – Alors, j'irai avec toi, décrète-t-elle.
    Rassuré sur ce point, je gobe mon dessert et me lève pour retourner au charbon. Ça me fend le cœur de
laisser Félicie dans les serres d'Adèle, mais le boulot commande.
    Je file directo au labo. Poilancatre vient d'achever sa tâche. Il semble exténué.
    – Alors ? je demande.
    – Vous parlez d'un boulot. Tenez, vos photos...
    Il me présente trois clichés ruisselants sur une feuille de buvard. Je confronte ces épreuves avec celles qui sont épinglées aux fiches. Pas de doute : le Noir et le Jaune sont bien les disparus de Béjuis. En voici déjà deux d'identifiés. Allons ! ça ne carbure pas trop mal.
    – Ensuite ? je demande.
    Poilancatre lève les bras.
    – Pour ce qui est des empreintes, ne soyez pas trop pressé. Il y en a tellement qui se superposent, se brouillent, je crois que vous n'obtiendrez pas de résultats tangibles de ce côté. Vous pensez : une consigne de gare, tous les types qui...
    – D'ac. Que pouvez-vous m'apprendre encore ?
    – La nature des décollations. Celles-ci ont été effectuées par le même instrument, c'est-à-dire une lame extrêmement large et tranchante. Je verrais assez un cimeterre. Ces hommes ont été décapités alors qu'ils étaient vivants. On leur a en outre tranché la tête d'un seul coup, comme ferait un bourreau expérimenté.
(...)


LES AVENTURES DE RONCHONOT (n° 2136 à 2141, 1938/39)


· Édition originale, 1938/39, A. Buniet ·

(...) – Ah ! voyez-vous, l'canon a des effets désastreux pour beaucoup d'personnes. Son bruit affecte les oreilles des uns, l'estomaque ou les intestins des autres.
    Aussi, je vais vous raconter une anecdote :
    Moi qui vous parle, j'ai connu un home qui, à la suite d'un coup d'canon, a eu les boyaux du ventre détériorés pour tout l'restant d'ses jours.
    Ça lui
causa d'sales ennuis et des histoires abracadabrantes, comme vous allez voir, car il devint à charge à son prochain, aux autres et à lui-même.
    Dieu, qui protège la France sur les pièces d'monnaie, s'dit un soir, en retirant ses sauchettes, qu'les Français étaient des êtres un peu ballots pour s'laisser gouverner d'puis dix-huit ans par un idiot comme Napoléon III, et qu'en conséquence de c'lui-ci ils avaient besoin d'une leçon soignée.
    Il jeta en 1870 un peu d'huile diplomatique su l'feu qui couvait entre la France et l'Allemagne, et aussitôt la guerre éclata.
    A l'époque dont s'agit, l'grand-du d'Gérolstein était cap'taine des uhlans.
    Il entra en campagne dès la déclaration d'la guerre et il espérait bien rapporter des boisseaux d'croix, des charretées d'honneurs, lorsqu'il lui arriva une aventure qui devait faire l'malheur de toute son existence.
    Au premier coup de canon qu'il entendit, commença à foirer comme une pomme cuite.
    Vous devinez combien il devait s'trouver bien à cheval avec un cataplasque d'cette nature au derrière.
    L'soir, quand l'grand-duc put enfin mettre pied à terre, il changea d'caneçon, d'culotte et, le lendemain, il se remit en tête d'son escadron.
    Mais, scrongnieugnieu, v'là qu'au moment où il s'y attendait l'moins, sa foire le reprit avec une intensité vraisemblablement r'marquable, et c'pendant on n'tirait pas l'canon.
    A partir de c'jour, il alla sous lui comme une passoire sans qu'il lui fût p'sib'e d'prévoir l'moment pissaulogis.
    Dans une situation aussi putride n'pouvait plus demeurer sur son cheval, il s'abîmait les fesses au point qu'elles n'avaient plus figure humaine, sans compter qu'il empuantissait tous ceux qui l'entouraient. D'Gérolstein s'vit donc obligé d'donner sa démission, s'retira dans son duché et vécu tristement dans l'château d'ses ancêtres où il appela toutes les célébrités médicinales à seul fin d'tarir la source de ses infirmités.
    Mais aucun docteur n'comprit quéque chose à son foutu cochon d'cas qui s'aggravait chaque jour, au point qu'on avait été obligé d'fabriquer pour c'pauv'e duc un costume et des chaises spéciales.
(...)

13 septembre 2022

LA MALLE D'AMOUR (Harry Kover, 1930)


· Édition originale, 1930, Collection Gauloise ·

(...) Les deux gendarmes avaient posé leur main militaire sur l'épaule du baron :
    – Au nom de la loi, je vous arrête. Vous allez passer la journée au clou !
    Tandis qu'ils opéraient ainsi, ils tournèrent le dos au panier. Alors, deux hommes robustes surgirent de derrière les feuilles te empoignèrent la malle par les anses.
    – A la gare du Nord, ordonna la voix sépulcrale de la victime.
    Les gendarmes prêtèrent l'oreille :
    – Ah ! Ah ! voilà une bonne piste.
    Ils se frottèrent les paumes :
    – On va prévenir le procureur que l'assassiné se fait conduire à la gare du Nord.
    Et avec une juste sévérité, ils entraînèrent l'inculpé.
    La baronne suivait en se lamentant. Josuette avait allumé une nouvelle cigarette. Elles suivirent leur mari et père, mais devant la massive porte du clou, elles durent s'arrêter.
    M. de la Rumichel demeurait impassible, froid comme un particulier qui se sent la conscience légère et le ventre sans pli.
    Le brigadier hésita dix secondes, puis se décida :
    – On va vous fouiller, au moindre signe de résistance on vous passera à tabac, ensuite on vous donnera la médaille des bons serviteurs pour compenser.
    Mais le baron n'offrit aucune résistance ; il ne portait d'ailleurs que son gilet par-dessus sa chemise de nuit, ses jambes étaient nues, ses pieds se chaussaient de pantoufles en peau de zébie.
    Au premier contact, le brigadier sentit un objet contondant et du gousset du gilet il extirpa, un canif, un bout de ficelle, des brins de tabac.
    Il eut une exclamation de triomphe :
    – Le crime est évident.
    Il montra le canif :
    – Voilà l'arme du crime...
    Il leva le bout de ficelle :
    – Vous avez attaché votre victime avec ce qui manque à cette corde.
    Il brandit la punaise :
    – Vous aviez cinq punaises dans votre poche, les quatre autres ont servi à placer l'étiquette sur le panier.
    Il prit un temps, sa moustache frémit. Ses yeux lançaient des éclairs.
    – Avouez ou je vous casse la gueule !
    – Je suis innocent ! rétorqua le baron avec dignité. Labille est un galapiat !
    Le brigadier pâlit, il essaya un autre moyen :
    – Allons, avouez mon cher ami, avouez, je vous paierai la goutte.
(...)

LE GRAND MYTHE (Jimmy Guieu, 1971)


· Édition originale, 1971, Fleuve Noir ·

(...) Kotchaac désignait à présent les hommes aux vêtements bouffants, la taille serrée par une large ceinture et, en face d'eux, un groupe d'hommes et de femmes stylisés portant le pagne. En arrière-plan, l'on apercevait, esquissé, leur village mais les maisons de celui-ci étaient différentes et ressemblaient davantage à des huttes au toit plat. Une autre scène symbolisait une foule mêlant les primitifs aux hommes sortis de la tour ; plus loin encore, la même foule, mais, là, les vêtements bouffants avaient disparu et l'on reconnaissait ceux qui les avaient portés jusqu'ici à leur chevelure courte ; de même leur tête n'était plus enfermée dans un cercle.
    Une autre série de gravures présentait les primitifs en train de construire la tour brillante qui, un peu plus loin, était achevée tandis que les hommes aux cheveux courts paraissaient contempler le résultat et la foule des
« longs cheveux » prosternés devant la tour.
    – Je ne pige pas, avoua Baker. La première gravure est celle de la tour et celle-ci montre la tour au terme de son achèvement, juste après sa phase de construction.
    – Non, Will, la progression est correcte, à cela près que la première image n'était pas celle de la tour..., mais celle d'un cosmonef !
(...)

06 septembre 2022

PATATE (Marcel Achard, 1957)


· Réédition, 1969, Gallimard ·

(...)

ROLLO, indigné.

    Comment ? Il s'appelle Noël.

Emerveillé.

    Noël ! Et moi, avec exactement les mêmes quatre lettres... il a fallu que je m'appelle Léon !

EDITH, gaiement.

    C'est gentil, Léon !

ROLLO

    J'aime mieux Noël. Et toi aussi !

EDITH

    Pas moi.

ROLLO

    Et comme si cette supériorité ne lui suffisait pas, c'est lui qui m'a affublé de ce sobriquet. Et quel sobriquet !

EDITH

    Je dois reconnaître...

ROLLO

    Je l'entends.

EDITH, se méprenant, se rassied.

    Enfin !

ROLLO

    Non. Je l'entends déjà me demander – quand il m'aura suffisamment fait attendre – : « Alors, cette bonne vieille patate a encore besoin d'argent ? »

EDITH

    Et tu diras oui !

ROLLO

    Franchement, tu trouves que j'ai l'air d'une patate ?

EDITH, sincère.

    Non.

ROLLO

    Je n'ai absolument rien de la pomme de terre, voyons !

EDITH

    Rien.

ROLLO

    Même pas le nez. Sur mon passeport, ils ont marqué « nez ordinaire » et ils ne cherchent pas à être aimables, à la Préfecture.

(...)


04 septembre 2022

UNE LUEUR DANS L'OMBRE (Edgar Wallace, 1918)


· Edition française, 1948, Hachette ·

(...) Le policier prit la petite lampe de chevet et, en s'éclairant avec elle, continua ses investigations. Il ne tarda pas à découvrir des traces de sang qui, formant une piste parfaite, semblaient conduire dans la cave du dessus. Il perdit cette trace au pied de l'escalier menant à la trappe. Le fil de la lampe ne lui permettait pas d'aller plus loin et il dut avoir recours à sa lampe de poche.
    Une longue traînée s'étalant sur le parquet lui fit penser qu'une masse lourde avait été tirée dans la pièce. Cette traînée le conduisit dans la salle de bain voisine.
    Celle-ci, contrairement à la première pièce, possédait une véritable porte et lorsque le policier essaya de la pousser, il sentit une résistance. Il projeta la lumière de sa lampe du dehors. Le cadavre d'un grand chien, raide, les yeux vitreux et la langue pendante, gisait là. Il portait autour du cou un collier auquel pendaient quelques mailles d'une chaîne brisée. Absorbé dans ses pensées, T. X. remonta dans la cave supérieure, puis passa dans la cuisine.
    Belinda Mary avait-elle tué Kara ou le chien ? Car il était certain qu'elle avait tué l'un des deux. La pensée qu'elle les avait peut-être tués tous les deux le fit frissonner.
(...)

31 août 2022

LIKE LOVE (Ed McBain, 1962)


· Réédition, 1976, Signet
·

(...) Les morts ne transpirent pas.
    Il faisait très chaud dans la morgue, et la sueur couvrait d'une fine pellicule le visage de Carella et de Hawes, s'accrochait à la lèvre supérieure de l'homme qui les accompagnait, et dessinait
une auréole sous les aisselles de l'assistant qui leur jeta brièvement un regard morne avant d'ouvrir le tiroir.
    Le tiroir glissa presque sans bruit sur ses roulements à billes. La fille Irène était étendue nue et morte sur la couche ; ils l'avaient découverte avec sa culotte, mais celle-ci avait été expédiée immédiatement au laboratoire, et elle était là nue et froide et sèche tandis que l'assistant et les trois hommes la regardaient. Un peu plus tard, elle serait transférée vers une autre partie de l'hôpital, où aurait lieu l'autopsie. Pour l'instant, son corps était encore intact. Il n'y manquait que la vie.
(...)

[Traduit de l'anglais]

27 août 2022

L'AILE DE L'ABÎME (Dominique Henri Keller, 1955)


· Édition originale, 1962, Fleuve Noir ·

(...) Le ressuscité fut exact au rendez-vous. Il avait longuement réfléchi et s'était demandé s'il ne risquait rien à sortir au vu et au su de tout le monde.
    Mais qui aurait pu penser à cette supercherie tragique ? Pour tout le monde, Andy Sadan était mort et bien mort. On pourrait seulement incriminer le hasard ou la coïncidence si quelqu'un qui avait connu le négociant venait à rencontrer Simon Arrow.
    Toutefois, pour sauvegarder les apparences et pour ne pas trop t
enter le destin, il avait décidé de porter un chapeau, alors qu'il était de notoriété publique que Sadan sortait toujours nu-tête, et il avait mis sur son nez d'épaisses lunettes noires. (...)

25 août 2022

MISTRESS OF FEAR (Hank Janson, 1958)


· Édition originale, 1958, Alexander Moring
·

(...) Il s’adressait à des jeunes teenagers qui avaient toujours vécu dans une cité industrielle morne et sans rien d'exaltant. Pour elles, Casablanca  paraissait probablement aussi mystérieuse et enchanteresse qu'Aladin et sa lampe. Elles s'imaginaient une grande ville moderne, étincelante, avec de belles voitures, le nom de célébrités s'affichant au néon sur les théâtres où elles se voyaient en tournée, ou bien dans les night-clubs, entourées par un désert romantique, ses dunes de sables, traversé occasionnellement par quelque arabes et leur joyeux campement de tentes à rayures.
    "Y a-t-il des chameaux là-bas ?" demanda l'une des filles d'une voix excitée.
    "Eh bien, je pense qu'on peut y apercevoir un chameau par-ci par-là," concéda Salk.
    Les filles le pressaient pour obtenir plus de détails et, tandis qu'il faisait mine de rechigner à répondre à leurs questions, s'appliquant à leur faire miroiter une cité de rêve, de fortune et d’opportunités, les regards des filles se remplissaient d'un espoir mélancolique.
    Finalement, une fille posa la question à 64 dollars. "Il ne semble y a voir aucune raison pour ne pas aller à Casablanca, Mr Salk. Pourquoi pensez-vous que nous ne devrions pas accepter cette proposition ?"
    Salk fronça les sourcils. Il les parcourut lentement du regard, les examinant par dessus ses lunettes d'écaille. "Voici la chose, mes petites" dit-il sur un ton de confidence. "Je ne pense pas réellement que vous devez refuser ce contrat. Au contraire, je pense que c'est une formidable opportunité. C'est juste que..." il sourit comme à regret. "C'est ainsi, les filles," reprit-il. "J'ai entrepris de vous amener à Paris, puis de vous ramener à la maison." Il écarta les mains, haussant les épaules, comme s'il répugnait à s'expliquer pleinement. "C'est surtout que je ne veux pas que vous vous imaginiez que je vous pousse à faire quelque chose."
    "Oh, non, Mr Salk," protestèrent-elles. "Bien sûr que non."
    Il eut un sourire en coin. "Quoi qu'il en soit, c'est à vous toutes de décider. Discutez-en et prenez une décision. J'ai promis de prévenir l'agent demain matin à neuf heures. Mais, dans tous les cas, faites vos valises. Nous partons demain matin.
(...)
[Traduit de l'anglais]

21 août 2022

LE FILS DES ÉTOILES (John Morressy, 1972)


· Edition française, 1974, Marabout ·

(...) J'appris des choses intéressantes : notamment que Poe, le grand prophète des Scarabées, n'était pas du tout un prophète. C'était seulement un écrivain, quelqu'un de semblable aux bardes qui flânent de système en système, gagnant leur droit de passage et leur subsistance en récitant d'anciennes légendes et histoires et en composant des chansons et poèmes.
    La grosse différence, c'est que, des siècles après la mort de Poe, quelqu'un prit son livre et le transforma en prophétie mystique.
(...)