06 avril 2022

TESLA, MAN OUT OF TIME (Margaret Cheney, 1981)


· Réédition, 1993, Barnes & Noble
·

(...) il [Tesla] évoque cet hiver d'isolation dans la maison où il naquit, et son compagnon très spécial, "Mačak le magnifique, meilleur chat du monde."
    C'est en connexion avec
Mačak que son premier intérêt pour l'électricité se manifesta, un soir de neige quand il était âgé de trois ans. "Les gens qui marchaient dans la neige laissaient derrière eux des traces lumineuses," écrit-il, "et une boule de neige projetée contre un obstacle produisait un éclat de lumière semblable à un pain de sucre frappé par un couteau..." Déjà, à ce très jeune âge, sa vue s'avérait hyper-réceptive à la lumière. Des traces de pas dans la neige n'étaient pas pour lui des teintes estompées de bleu, violet ou noir comme elles apparaissent aux autres personnes.
    "Quelque chose m'a incité à caresser le dos de
Mačak. Ce que je vis alors m'apparut comme un miracle et me laissa sans voix... L'échine de Mačak était une couche de lumière, et ma main produisait une gerbe d'étincelles aux crépitements si bruyants qu'ils emplissaient tout l'espace."
    Son père lui dit que c'était l'effet de l'électricité. Sa mère lui demanda de cesser de jouer avec le chat, de crainte de provoquer un incendie. Mais l'enfant était plongé dans des pensées abstraites.
    "La nature serait-elle un chat gigantesque ? Si c'est le cas, qui donc caresse son dos ?
Ça ne peut être que Dieu, concluai-je."
(...)
[Traduit de l'anglais]

04 avril 2022

SANS VOILE (Jean d'Albans, 1931)


· Édition originale, 1931, Collection Gauloise ·

(...) Que s'est-il passé ? L'ancre du radeau a-t-elle chassé ?
    Le moment n'est pas d'en chercher les causes mais d'essayer de regagner cette terre dont un courant marin nous éloigne de plus en plus :
« Ah ! m'écriai-je ! Si seulement nous avions une voile, la brise souffle vers la terre !  » Une voile ? Où en dénicher une ! Il n'y a même pas une bêche dans la resserre. Doudou l'explore sans en trouver. Mais elle reparaît par l'écoutille avec la boîte où Baptistin tient son fil et ses aiguilles.
   
– Voilà, dit-elle, de quoi coudre une voile.
    – Coudre ! C'est bientôt dit. Mais coudre quoi ?
    – Nos maillots de bain, donc ! cria Doudou !
    Tonnerre ! Comment n'y avais-je pas pensé !
    Je donne aussitôt l'exemple en enlevant mon caleçon et en criant à mes compagnes d'en faire autant. Pressées par le danger, elles m'imitent toutes, sauf une, la pudique miss Boolott qui gémit :
    
« Mais alors nous allons nous montrer sans voiles ! »
  
« Au contraire ! m'écriai-je avec impatience. Nous allons en avoir une » et j'invite les autres à dépouiller de force la récalcitrante de son ample maillot. Elles en viennent à bout malgré sa résistance. Vite ! Vite ! Toutes celles qui savent tenir une aiguille se pressent de découper et de coudre ensemble ces étoffes disparates de façon à obtenir suivant mes indications une voile triangulaire.
   
« Fort bien, fait remarquer Doudou dont le corps se manifeste comme celui d'un éphèbe à la peau délicate, mais où trouver le mât. Avez-vous la prétention de le fournir comme ça, tout de go ? » (...)

02 avril 2022

LEUR ÂME AU DIABLE (Dominique Arly, 1967)


· Édition originale, 1967, Fleuve Noir ·

(...) Sans répondre, le Marchand de Diables se leva, prit la baladeuse, et, sa lumière élevée à bout de bras, il gagna le fond de l'atelier, suivi des ombres vacillantes.
   L'Homme Noir l'accompagna.
   La rangée de diables sur l'étagère parut s'ébranler ; toutes les têtes, toutes les cornes, parurent menacer l'intrus et, là-haut, les diables anciens brandirent leurs fourches, dont certaines n'avaient plus qu'une dent.
    Le docteur Ruval s'accroupit.
    Le père Gellaz avait ouvert les deux portes de l'armoire. Il avait dit : « C'est là... » et il tenait toujours la lampe mais il s'écartait.
    – Le dernier rayon, souffla-t-il. Enlevez les châles qui les recouvrent.
    L'Homme Noir retira les châles brodés et les posa sur l'étagère supérieure. Des dos de livres reliés apparurent.
    Le docteur leva une main, comme s'il prêtait serment. Et il parla lentement, accentuant les sonorités métalliques de sa voix :
    Conjuro te cito mihi obedire.
(...)

28 mars 2022

LE PASSE-MURAILLE (Marcel Aymé, 1943)


· Réédition, 1966, Gallimard ·

(...) Antoine Lemurier, qui avait manqué mourir, sortit heureusement de maladie, reprit son service au bureau et, tant bien que mal, pansa ses plaies d'argent. Durant cette épreuve, les voisins s'étaient réjouis en pensant que le mari allait crever, le mobilier être vendu, la femme à la rue. Tous étaient d'ailleurs d'excellentes gens, des cœurs d'or, comme tout le monde, et n'en voulaient nullement au ménage Lemurier, mais en voyant se jouer auprès d'eux une sombre tragédie avec rebonds, péripéties, beuglements de proprio, huissier et fièvre montante, ils vivaient anxieusement dans l'attente d'un dénouement qui fut digne de la pièce. On en voulut à Lemurier de n'être pas mort. C'est lui qui avait tout foutu par terre. En représailles, on se mit à plaindre sa femme et à l'admirer. (...)

21 mars 2022

TU GARDERAS TES BAS POUR MOURIR (Gérald Rose, 1951)


· Édition originale, 1951, La Tarente ·
 

(...) Saïd eut un petit sourire qui mit à nu ses belles dents régulières, puis se pencha vers moi :
  – Dis, madame Dédé...
  – Je t'écoute...
  – Tu peux toujours pas me donner le nom de l'assassin de mon frère ?
  Je restai quelques secondes silencieuse. Puis saisie d'une inspiration soudaine, je répondis à Saïd:
  – Peut-être !
  – Ah ! haleta-t-il.
  – Mais d'abord je te veux, chéri ! Donnant, donnant !
  – Puisque je t'offre mille dollars !
  – J'ai pas besoin de ton fric ! C'est toi qu'il me faut !
  – Tu es drôle ! Qu'est-ce qui te plaît en moi ?
  – Tout !
  De nouveau Saïd devint cramoisi.
  – Tiens ! fit-il. Tu me dis le nom de l'homme et tu as deux mille dollars !
  – Ce n'est pas un homme !
  – C'est une femme ?
  – Oui !
  – Je la connais ?
  – Oui !
  – C'est celle qui a eu peur de moi, l'autre jour ?
  – Oui !
  – Tu me le jures, madame Dédé ?
  – Je te le jure, Saïd ! Va, je la hais autant que toi ! Elle a tué mon premier mari, après l'avoir torturé !
  – Et tu ne l'as pas vengé ?
  – Ensuite, c'est elle qui m'a fait enfermer dans cette maison où tu m'as trouvée !
  – Et tu l'as laissée en vie ?
  – J'ai jamais tué personne, mon pauvre petit ! Je crois que je saurais même pas !
  Saïd me regarda longuement.
  – Je te crois, madame Dédé ! fit-il. Je lis la vérité dans tes yeux ! Raconte-moi tout... Je te vengerai, en vengeant mon frère...
(...)


19 mars 2022

LE LOUP HABILLÉ EN GRAND-MÈRE (Frédéric Dard, 1962)


· Réédition, 1969, Fleuve Noir ·

(...) – Mais rien ne tient. C'est le mystère, San-Antonio. LE MYSTERE !
    – Si nous rendions une petite visite à Fouassa ? suggéré-je.
    – Quand ?
    – Tout de suite. C'est presque un voisin. Vaucresson est à huit kilomètres d'ici.
    – Pour quoi faire ?
   – Pour renifler. Quand dans une enquête on ne possède aucun élément positif, on essaie de fonctionner à l'atmosphère, méthode Maigret, Pinuche. Tu bois un verre de bière en regardant le dargeot de la patronne du bistrot et tu piges tout. Voilà trente ans que Simenon nous explique ça.
(...)

ETHAN FROME (Edith Wharton, 1911)


· Réédition, 1991, Dover Publications ·

(...) Il n'était jamais entré dans sa chambre à l’exception d'une fois, au début de l'été, quand il y était venu plâtrer une fuite dans les combles, mais il se souvenait de l'apparence de chaque détail avec exactitude : l'édredon rouge et blanc sur son lit étroit, le joli coussin à épingles sur la commode, et au-dessus l'agrandissement d'une photographie de sa mère, dans un cadre oxydé, avec en fond des herbes séchées entassées. A présent, ces choses ainsi que toute autre trace de sa présence s'étaient évaporées et la pièce paraissait aussi nue et inconfortable que le jour où Zeena l'y avait introduite à son arrivée. (...)
[Traduit de l'anglais]

14 mars 2022

LA MAISON NOIRE (Paul Tossel, 1946)


· Édition originale, 1946, Éditions Ferenczi ·

(...) L'Ange et la jeune femme laissèrent leur cabriolet à quelques centaines de mètres du lieu du rendez-vous, dans une ruelle déserte, puis se dirigèrent à pied vers le carrefour. Ils abordèrent l'inspecteur Hartling qui déambulait de long en large en les attendant.
    
– Heureux de vous retrouver, Hartling ! L'air de Londres vous réussit : votre teint est superbe et vous semblez en pleine forme...
   
– Trêve de plaisanteries : que voulez-vous ?
   
– Savoir où est située la Maison Noire.
   – Donnez-moi d'abord le plan et dites-moi où Whiss a emmené Norma.
  
– Donnant donnant, mon cher ! Voici d'abord le plan..., mais, avant de vous livrer mon second secret, répondez à ma question.
    – D'accord, grogna l'autre... La Maison Noire est un immeuble inhabité qui s'élève au centre d'un terrain vague et porte le numéro 34 dans Solway Road... Maintenant, où est Norma Silkerman ?
   
Une douceur infinie avait modifié l'expression du visage de l'Ange, ses yeux bleus fixaient avec une candeur sans égale le faciès massif de l'inspecteur. Ce dernier, gêné par ce regard, devenait de plus en plus nerveux. Diana Deel, qui connaissait les réactions de Warency [l'Ange], conjectura le pire. Elle n'avait vu cette physionomie à son compagnon que dans les moments les plus critiques de leur existence aventureuse.
    
– Parlez-donc ! ragea Hartling.
   
– Imbécile ! laissa froidement tomber Warency. Au numéro 34 de Solway Road s'élève une clinique vétérinaire dont le directeur compte parmi mes amis... Pas de chance, Hartling, dans le choix de votre adresse !
   
– Le policier avait pâli : sa ruse grossière était éventée au premier abord. (...)

10 mars 2022

LA PORTE DES MONDES (Robert Silverberg, 1967)


· Edition française, 1977, Robert Laffont ·

(...) Quéquex déclina pour moi les noms des villes : Chalco, Huextotla, Texcoco, Tepexpan. Je voyais une suite ininterrompue de constructions. Rien ne marquait le passage d'une ville à l'autre. Il nomma aussi les cités de la rive ouest du lac, qui n'étaient cependant que grisaille dans la brume : Xochimilco, Colhuancan, Coyoacan, Mixcoac, Chapultepec, Tlacopan, et Azcapotzalco, sa ville natale. Ce flot interminable de syllabes étranges avait sur moi une vertu hypnotique et ma tête bourdonnait de x, de z et de tl, de oa, de ua. Je déclarai soudain, rompant le sortilège : « J'ai un ami à Texcoco. Lorsque nous passerons par là, pourrons-nous lui rendre visite ? » (...)

06 mars 2022

SHOOTING STAR (Robert Bloch, 1958)

 
· Édition originale, 1958, Ace Books
·

(...) Cependant, supposons qu'il n'était pas certain qu'elle serait seule. Supposons qu'il ait pensé que je puisse être là avec elle, ou qui que ce soit d'autre. Alors, il est possible qu'il se soit approché furtivement pour regarder par la fenêtre. Disons, au moment précis où elle me téléphonait.
    "La fenêtre n'était pas fermée. Il peut l'avoir ouverte et avoir entendu – entendu suffisamment pour se décider à entrer à l'instant où elle a raccroché. Et alors..."
    "Ca semble logique," dit Daisy. "Pas vrai, chéri ?"
    "Je ne sais pas. J'essaie d'imaginer qui pourrait bien être impliqué."
    "J'ai décidé d'écouter mon intuition," murmurai-je. "Et mon intuition me dit qu'il s'agit forcément d'un ami de Polly Foster. Quelqu'un qui lui est proche."
    "Dans ce cas, ta tâche est claire," dit Bannock. "Commence par travailler ses amis."
    "Juste comme ça, hein ? me renfrognai-je. "Que dois-je faire, passer une petite annonce et organiser une réunion ?"
    "Pas la peine. Tu les verras tous demain après-midi à l'enterrement."
    "Peut-être," dis-je.
    Bannock éteignit son cigare. "Je t'en prie, Mark ! Tu sais combien c'est important pour moi. Je ne te le demanderais pas si ça ne l'était pas."
    "D'accord," répondis-je. "J'irai à l'enterrement. A moins que quelque chose n'advienne qui interfère."
    "Tel que quoi ?" demanda Daisy.
    "Tel qu'un autre meurtre." J’eus un sourire. "Dans ce cas, il est probable que je me rende plutôt à mes propres funérailles."
(...)
[Traduit de l'anglais]