03 mars 2022

AFFAIRES ÉTRANGES (G. LENOTRE, 1899/1914)


· Édition originale, 1950, Grasset ·

(...) Au moindre soupçon, pour une bête malade, pour une récolte perdue, on dénonçait... n'importe qui. Et quand les tribunaux en tenaient un, la répression était terrible. Les juges mettaient d'abord le prévenu à la torture. Au troisième ou quatrième coin, il avouait ; mais comment croire à la parole d'un chrétien qui s'est donné au diable ? Il fallait d'autres preuves, et on commençait à larder le patient de coups d'aiguille par tout le corps. Jusqu'à ce qu'on eût découvert la marque, la place insensible qui était en quelque sorte la signature de Satan. on la trouvait toujours. Alors seulement le sorcier, dûment convaincu, était condamné à être brûlé vif.
    Le malheur était que, soit pour se venger de ses dénonciateurs, soit pour aller au supplice en bonne compagnie, le misérable, questionné sur ceux de ses concitoyens qu'il avait reconnus au Sabbat, énumérait tous ses ennemis ou même ses simples connaissances qui, à leur tour, étaient appréhendés et soumis aux mêmes expériences... Rien que dans le duché de Lorraine, on brûla, en vingt ans, de 1585 à 1604, plus de quatre cents sorciers ; et la chose aurait duré longtemps, si, au commencement du XVIIe siècle, en la prévôté de la Marche, un prévenu, Thomas Gaudel, sommé de révéler les noms de ses compagnons de fredaines diaboliques, n'avait eu l’ingéniosité de dénoncer ses juges : il avait vu, au Sabbat, faisant table commune avec le démon, tous les magistrats présents à l'audience, depuis le procureur général jusqu'au greffier. Et comme il jurait sur son salut éternel qu'il disait la vérité, il fallut bien suspendre les débats : le cas parut si embarrassant qu'on dut le soumettre aux plus fameux savants du Bassigny. Je pense que Thomas Gaudel ne fut pas mis à mort, et son stratagème refroidit grandement le beau zèle des juges enquêteurs.
    C'est à peu près depuis ce temps-là qu'on ne brûle plus les sorciers ; et coïncidence singulière, c'est aussi vers la même époque qu'on s'abstint d'aller au Sabbat.
(...)