(...) Le patron de la petite goélette cracha au sol : quelque chose de gluant, de noir, de malodorant : tabac à chiquer, alcool et piments. Il toisa le métis des pieds à la tête. Il était connaisseur d'hommes, le capitaine. On ne la lui faisait pas. Surtout pas un métis. Encore moins un métis comme Filippo. Il les connaissait tous, comme s'ils appartenaient à sa nombreuse progéniture grouillant un peu dans tous les ports où il avait passé. Ils n'étaient pas si nombreux cependant. (...)
29 décembre 2022
D'AMOUR ET DE PEUR (Juan de Linda, 1954)
10 décembre 2022
TOUT LE PLAISIR EST POUR MOI (Frédéric Dard, 1959)
(...) Un type ayant des principes, comme Archimède par exemple, demanderait à la veuve Coras si elle prend sa poire pour un quart de Brie et lui conseillerait d'aller cultiver le pois de senteur sur la tombe de son défunt. J'ai déjà vécu des moments pas ordinaires, vous le savez ; et si vous le savez pas il vous suffit de ligoter les tomes (de Savoie et autres) sortis de mes presses pour vous en convaincre (un con vaincu valant un vainqueur). Mais des moments comme icelui étaient jusqu'à présent inconnus au bataillon. (...)
24 novembre 2022
FAUT ÊTRE LOGIQUE (Frédéric Dard, 1967)
(...) – Dites, Larnacq, le houspillé-je, ne jouez pas les grands timides au moment de vous mettre à table, parce que nous risquerions de perdre patience !
Bérurier intervient.
– Tu penses que le Maître n'a pas envie de nous faire languir, dit-il gentiment. Il se doute bien qu'autrement sinon je lui filerais des petites caresses en jus de muscles !
Joignant le geste à la parole et désireux d'illustrer sa menace, le Gros cloque une mandale sur le museau frelaté de Larnacq qui en éternue ses lunettes.
– Je... Je vais parler, assure le tabellion.
– Ben évidemment, déclare le Gros, tu penses que j'en doute pas, pépère, puisque si tu causais pas tu te ferais massacrer, faut être logique...
Le notaire s'humecte les lèvres avec son triste bout de langue.
– Je... j'avais une bonne assurance, dit-il... dans différentes compagnies suisses et anglaises...
– Ça ne m'étonne pas de vous, affirmé-je, vous êtes un méticuleux dans votre genre, Maître.
– Alors j'ai fait une déclaration de vol très... très... (...)
17 novembre 2022
LE COUP DU CHINOIS (Jacques-Henri Juillet, 1971)
(...) La via Santa Lucia est à Gênes ce que la rue Bouterie est à Marseille, la rue Saint Denis à Paris, le petit Socco à Tanger, ou la « rue douze » à Hambourg. C'est une ruelle étroite, perdue dans ce quartier interlope du vieux port où chaque rue est coupée de couloirs, passages, « traboules », s'entrecoupant les unes aux autres dans un dédale inextricable qui en fait le paradis de la pègre et le refuge de tous les commerces illicites qu'on trouve dans tous les ports du monde.
La rue, étroite et animée, rappelle les souks. Il y flotte toujours d'étranges odeurs où se mêlent la friture, les relents des bistrots à matelots et les fumets douceâtres qui s'échappent des soupiraux des « panèteries » où l'on cuit souvent toutes sortes de choses sauf du pain.
Les commerces les plus hétéroclites y foisonnent et chaque pouce carré de trottoir a une valeur documentaire des plus édifiantes.
On peut aussi bien y négocier toutes les marques de cigarettes du monde entier à des prix sans concurrence avec la Régie, l'achat d'une arme, d'un passeport ou les plaisirs tarifés d'une hétaïre aux charmes un peu fanés. Tout se passe dans la rue au vu et su de tout le monde.
Et personne ne dit rien à personne.
Peut-être parce que le mot liberté a encore un sens dans les escales de l'aventure. (...)
10 novembre 2022
SEE YOU AT THE MORGUE (Lawrence G. Blochman, 1941)
(...) Les policiers de la dix-huitième circonscription déclarèrent que le cadavre du barbu Boris avait été découvert un peu avant sept heures ce matin, étendu dans la ruelle, et qu'il avait fallu attendre l'ouverture des boutiques et bureau avant de pouvoir interroger les gens du voisinage. Vers neuf heures, ils trouvèrent enfin des gens pour qui la description du mort était familière. Il s'agissait probablement de Boris Pilozor, responsable des commandes à l'entreprise de fourreur Henry Frye Co. (...)
[Traduit de l'anglais]
29 octobre 2022
VIEILLES MAISONS, VIEUX PAPIERS VI (G. Lenotre, 1929)
(...) Timoléon de Bennes était parti, en effet, résolu à gagner Coblentz pour s'enrôler dans l'armée que formaient sur le Rhin les Princes, frères de Louis XVI, afin de marcher sur Paris et réduire à merci la révolution. Mme de Bennes, informée du projet de son mari, avait décidé de ne point se séparer de lui ; vêtue d'un costume d'homme, elle l'accompagnait dans son long voyage.
Par quels moyens arrivèrent-ils au but ? La voiture était bien coûteuse pour leur maigre bourse ; leur bagage, d'ailleurs, devait être léger et ne les embarrassait guère ; il est probable qu'ils allèrent à pied, évitant les grandes villes où leur allure suspecte eût pu leur attirer des désagréments, et qu'ils parvinrent à la frontière par Laigle, Amiens, Beauvais, La Fère ; là ils se trouvaient à une quinzaine de lieues des Pays-Bas autrichiens où, en leur qualité d'émigrés, ils rencontreraient de bienveillants concours. Il paraît certain qu'ils voyagèrent sans passeports, ou, du moins, munis de fausses pièces d'identité, car ils se donnaient pour deux frères, – les frères de Haussey, le chevalier et son cadet. Ils avaient à peu près le même âge, même tournure ; les formes viriles de Mme de Bennes justifiaient son travestissement masculin. Ils sortirent de France sans malencontre et poursuivirent par la Belgique leur route vers le Rhin. (...)
25 octobre 2022
LA CONCIERGE N'EST PLUS DANS L'ESCALIER (Pierre Lamblin, 1951)
(...) L'inspecteur sort d'ici. Pas chic, Brenot ! Je vais être obligée moi-même de percer ce mystère. Dire avec certitude (car c'est une certitude) que nous avons à faire à un assassin intra-muros, c'est ne pas admettre que quelqu'un a pu s'introduire cette nuit-là dans la loge en venant de l'extérieur. (...)
[Traduit de l'anglais]
24 octobre 2022
PRENEZ-EN DE LA GRAINE (Frédéric Dard, 1959)
(...) – Où est-elle ? mens-je, car je sais pertinemment qu'à l'heure où je mets sous presse, la pauvre dame gît dans un tiroir frigorifique de la morgue.
– En voyage... Elle est partie avec Tonton...
– Tonton ?
– C'est le surnom de son mari...
Ça me rappelle la fameuse histoire d'Alphonse Allais. Celle du gars qui écrivait à son pote pour lui annoncer que sa femme s'était barrée avec son oncle en emportant un bouquin de Taine auquel il tenait beaucoup et un petit thon qu'il élevait au biberon dans un aquarium... Le copain disait en un condensé saisissant : « Ta femme est partie avec Tonton, ton Taine et ton thon ! » Pas mal, non ?
– Où est-elle allée ?
– En France, je crois...
– Que fait-elle dans la vie ?
La grosse morue plisse ses paupières en forme de blagues à tabac démunies. Elle pige mal ma question, je suis obligé de la démultiplier.
– Comme moi, dit-elle...
– Ah, bon...
Je ne m'attendais pas à ça. Mme Van Knossen avait l'air de n'importe quoi, et surtout d'une morte lorsque je l'ai vue, mais assurément pas d'une dame qui a fait ses classes à Saint-Claude, Jura ! (...)
21 octobre 2022
19 octobre 2022
LE BERGER DE L'AVENT (Gunnar Gunnarsson, 1936)
(...) Chaque homme vit sa vie de façon différente. Les uns parlent sans discontinuer. Les autres sont familiers du silence. Certains ont besoin d'être entourés d'autres hommes pour se sentir bien. D'autres ne sont eux-mêmes qu'en se retrouvant seuls, au moins de temps en temps. Benedikt n'était pas ennemi du genre humain. Mais il l'évitait pendant ses randonnées de l'Avent. Quand il était dans la montagne, il en faisait partie, d'une certaine façon. Et ce n'était sûrement pas l'endroit pour écouter des bavardages incessants ! Jadis, il était plus tolérant. Mais il vieillissait, c'était incontestable. Où donc étaient la paix et la sérénité profonde qu'il avait éprouvées le dimanche précédent ? Ce sentiment d'apaisement et d'attente. C'était seulement cinq jours plus tôt, aussi incroyable que ça puisse paraître. Si tout s'était passé comme prévu, il serait sur le point de rentrer chez lui. Et il était là, aussi usé que ses haillons, usé de corps et d'esprit. Les années passent et on les sent passer. (...)
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